Afrique du Sud : Ramaphosa exprime sa « honte » face aux persécutions des migrants, Shell bloqué et trois villes changent de nom
L’Afrique du Sud traverse une séquence politique, sociale et environnementale particulièrement forte. À Durban, Cyril Ramaphosa a publiquement condamné les discriminations et mauvais traitements infligés à des migrants africains. Au même moment, la Cour constitutionnelle vient de porter un coup d’arrêt aux ambitions de Shell sur la Côte sauvage, tandis que trois villes historiques du Cap-Oriental tournent officiellement une nouvelle page de leur histoire.
Cyril Ramaphosa : « Nous sommes profondément préoccupés et honteux »
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a livré un message inhabituellement direct à quelques heures de l’ouverture, à Durban, du sommet des dirigeants de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC).
Le chef de l’État a reconnu la gravité des persécutions, discriminations et mauvais traitements dont ont été victimes, ces derniers mois, des ressortissants d’autres pays africains vivant en Afrique du Sud.
« En tant que Sud-Africains, nous sommes profondément préoccupés et honteux que des ressortissants d’autres pays aient été victimes ces derniers mois de discrimination et de mauvais traitements », a déclaré Cyril Ramaphosa.
Pour le président sud-africain, les violences et actes d’intimidation commis contre des migrants constituent une contradiction fondamentale avec les principes sur lesquels repose la société sud-africaine moderne.
« Ces actes criminels, commis par certains de nos compatriotes, constituent un reniement de la solidarité sur laquelle se fonde la société sud-africaine moderne. Nous ne pouvons pas prôner l’intégration dans les enceintes officielles et pratiquer l’exclusion dans nos rues », a-t-il insisté.
« L’intégration ne peut pas coexister avec la persécution »
Le message de Cyril Ramaphosa intervient dans un contexte où la question des migrants africains reste extrêmement sensible en Afrique du Sud.
Pour le président, l’Afrique australe ne pourra pas réussir son ambition d’intégration régionale tant que des Africains continueront à être intimidés ou considérés comme des étrangers indésirables dans les pays voisins.
« Nous ne pouvons tolérer l’intimidation et la persécution de ceux qui sont perçus comme des étrangers », a-t-il affirmé.
Mais Cyril Ramaphosa ne réduit pas le phénomène migratoire à une simple question sécuritaire ou administrative. Il estime que l’immigration irrégulière est également le symptôme de déséquilibres économiques beaucoup plus profonds entre les pays africains.
« La migration est largement due aux disparités de richesse et de prospérité entre les pays. Nous devons donc travailler ensemble pour résoudre les problèmes qui la provoquent. Les gens doivent pouvoir migrer par choix, et non par désespoir. »
Un message qui sonne comme un appel à la responsabilité collective des États africains : lutter contre la xénophobie, oui, mais aussi s’attaquer aux inégalités, au chômage, à l’instabilité et au manque d’opportunités qui poussent des milliers de personnes à quitter leur pays.
Shell stoppé par la Cour constitutionnelle sur la Côte sauvage
Autre dossier majeur en Afrique du Sud : la justice vient de mettre un terme aux ambitions de Shell plc dans une zone maritime particulièrement sensible.
Selon les informations rapportées par la radio publique SABC, la Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud a jugé illégale l’autorisation accordée au géant énergétique pour mener des opérations de prospection pétrolière et gazière au large de la Côte sauvage, sur la façade sud-est du pays, dans l’océan Indien.
Au cœur de la décision : le non-respect des droits des populations locales.
La haute juridiction a estimé que Shell et les autorités concernées n’avaient pas procédé aux consultations nécessaires auprès des communautés vivant dans la région. Les particularités culturelles de ces populations n’auraient pas non plus été suffisamment prises en compte.
Le recours avait été introduit par des communautés autochtones de la Côte sauvage, soutenues par plusieurs organisations de défense de l’environnement.
Cette décision met ainsi un point final à cinq années de bataille judiciaire, examinée par plusieurs juridictions sud-africaines.
Une région convoitée, mais écologiquement fragile
Shell s’était intéressé à cette zone après des modélisations informatiques suggérant que les fonds marins pourraient receler d’importantes réserves de pétrole léger et de gaz naturel associé.
Située dans la province du Cap-Oriental, la Côte sauvage s’étend sur environ 300 kilomètres le long de l’océan Indien.
Falaises abruptes, plages préservées, biodiversité et communautés traditionnelles : la région constitue l’un des espaces littoraux les plus sensibles d’Afrique du Sud.
Elle abrite notamment des communautés pondo, attachées à leurs traditions et à leur rapport historique avec la terre et la mer.
La décision de la Cour constitutionnelle confirme donc une réalité de plus en plus présente dans les grands projets extractifs africains : la recherche de ressources naturelles ne peut plus ignorer les droits des communautés locales et les impératifs environnementaux.
Après Brulpadda, l’appétit des géants pétroliers reste intact
L’intérêt des compagnies internationales pour les eaux sud-africaines ne date pas d’hier.
En 2019, le groupe français Total, devenu TotalEnergies, avait annoncé la découverte du gisement de gaz à condensats de Brulpadda, au large des côtes sud-africaines dans l’océan Indien.
Cette découverte avait été présentée comme l’une des plus importantes réalisées en Afrique australe, avec des réserves estimées à environ un milliard de barils selon les informations disponibles dans le dossier.
Un an plus tard, un autre gisement de gaz à condensats en eaux profondes avait été découvert à proximité.
Depuis, plusieurs grands groupes énergétiques, dont Shell, ont manifesté leur intérêt pour cette zone maritime.
Mais entre la profondeur des gisements, les difficultés techniques, les coûts d’exploitation et désormais les exigences environnementales et communautaires, la route vers une production commerciale reste longue.
À ce jour, aucune compagnie, y compris TotalEnergies, ne s’est engagée dans une exploitation effective de ces importantes découvertes.
Pour Pretoria, le défi est donc double : valoriser un potentiel énergétique considérable tout en évitant que la course aux hydrocarbures ne se transforme en conflit avec les populations locales ou en menace pour des écosystèmes fragiles.
Lady Grey devient Inkosi Mahobeni : l’Afrique du Sud poursuit sa révolution des noms
Pendant que la justice se prononce sur l’avenir énergétique de la Côte sauvage, le Cap-Oriental poursuit un autre chantier : effacer progressivement les traces symboliques de la colonisation.
Les autorités provinciales ont annoncé le changement de nom de trois villes historiques.
Lady Grey, l’une des plus anciennes villes de la région, deviendra désormais Inkosi Mahobeni.
Sterkspruit prendra le nom de Inkosi Mpangazi.
Enfin, Herschel sera rebaptisée Inkosi Lihlongo.
Ces nouveaux noms rendent hommage à des chefs traditionnels ayant marqué l’histoire des communautés locales.
Fondée il y a 168 ans, Lady Grey portait le nom de l’épouse de Sir George Grey, gouverneur de l’ancienne colonie du Cap entre 1854 et 1861.
Cette ville reste aujourd’hui l’une des destinations touristiques connues du sud du pays.
Décoloniser la carte et réécrire l’espace public
Le changement de noms n’est pas un phénomène isolé.
Depuis plusieurs années, les autorités du Cap-Oriental mènent une politique active de transformation des toponymes hérités de la période coloniale ou imposés par les colons européens.
Deux grandes villes de la province ont notamment changé d’identité : East London et Port Elizabeth, rebaptisées respectivement KuGompo City et Gqeberha, selon les informations communiquées.
Plus tôt cette année, Graaff-Reinet a également pris le nom de Robert Sobukwe Town, en hommage à l’une des grandes figures de la lutte politique sud-africaine.
Depuis la fin de l’apartheid, il y a désormais 32 ans, plus de 1 500 villes et villages ont été rebaptisés à travers l’Afrique du Sud.
Une trentaine de monuments imposants hérités de l’époque coloniale ou de l’apartheid ont également été retirés ou démontés.
Derrière cette politique se joue une bataille beaucoup plus profonde que celle des panneaux de signalisation : celle de la mémoire, de l’identité et de la place des communautés africaines dans le récit national.
Une Afrique du Sud en quête de cohérence
Entre la condamnation des violences contre les migrants africains, la défense des droits des communautés locales face aux multinationales et la transformation progressive des noms hérités de la colonisation, l’Afrique du Sud envoie un signal puissant.
Le pays reste confronté à de profondes contradictions.
Il veut être l’une des locomotives de l’intégration africaine, mais doit encore combattre la xénophobie sur son propre territoire.
Il cherche à exploiter ses ressources énergétiques pour soutenir son économie, mais doit composer avec la justice, les communautés et l’environnement.
Il célèbre une démocratie post-apartheid vieille de plus de trois décennies, tout en poursuivant le difficile travail de décolonisation de son espace public et de sa mémoire collective.
À Durban comme sur la Côte sauvage ou dans les villes du Cap-Oriental, une même question traverse finalement ces différents événements : quelle Afrique du Sud veut construire la nation arc-en-ciel pour les prochaines générations ?
South Africa: Ramaphosa Says He Is “Ashamed” of Migrant Persecution as Shell Is Blocked and Three Historic Towns Are Renamed
South Africa is going through a politically and symbolically significant moment. President Cyril Ramaphosa has publicly condemned the discrimination and mistreatment of African migrants, while the Constitutional Court has blocked Shell’s exploration plans along the Wild Coast. At the same time, authorities in the Eastern Cape have announced the renaming of three historic towns as part of the country’s continuing transformation of its colonial-era geography.
Ramaphosa condemns attacks on African migrants
Speaking shortly before the opening of the Southern African Development Community (SADC) leaders’ summit in Durban, President Cyril Ramaphosa said South Africans should be ashamed of the discrimination and abuse suffered by citizens of other African countries.
“As South Africans, we are deeply concerned and ashamed that citizens of other countries have in recent months been subjected to discrimination and mistreatment,” Ramaphosa said.
The South African president described these acts as a betrayal of the solidarity on which modern South African society was built.
“We cannot advocate integration in official forums while practising exclusion in our streets.”
Ramaphosa stressed that Southern Africa could not achieve deeper regional integration while migrants continued to be intimidated and treated as unwanted foreigners.
“We cannot tolerate the intimidation and persecution of those who are perceived to be foreigners,” he said.
He also argued that irregular migration was linked to deeper economic inequalities across the continent.
“Migration is largely driven by disparities in wealth and prosperity between countries. We must therefore work together to address the problems that cause it. People should be able to migrate by choice, not by desperation.”
Constitutional Court blocks Shell on the Wild Coast
In another major development, South Africa’s Constitutional Court has prohibited energy giant Shell plc from carrying out oil and gas exploration activities off the country’s south-eastern coastline in the Indian Ocean.
According to South African public broadcaster SABC, the court ruled that the government authorisation granted to Shell for seismic exploration along the Wild Coast was unlawful.
The judges found that the rights of local communities had not been adequately respected. Shell had failed to conduct the necessary consultations and had not sufficiently considered the cultural characteristics and interests of communities living in the area.
The legal challenge was brought by indigenous communities from the Wild Coast together with several environmental organisations.
The Constitutional Court’s decision brings an end to a legal battle that has lasted five years and passed through several South African courts.
Shell became interested in the region after computer modelling suggested that the seabed could contain significant reserves of light crude oil and associated natural gas.
Located in the Eastern Cape province, the Wild Coast stretches for approximately 300 kilometres along the Indian Ocean. Known for its dramatic cliffs, unspoiled beaches and rich biodiversity, the area is considered environmentally vulnerable.
It is also home to Pondo communities that have preserved important elements of their traditional way of life.
Major energy potential, but no production yet
South Africa’s offshore energy potential has attracted increasing attention since 2019, when Total, now TotalEnergies, announced the discovery of the Brulpadda gas-condensate field in the Indian Ocean.
The discovery was regarded as one of the most significant in Southern Africa, with estimated resources of around one billion barrels.
A second deep-water gas-condensate discovery followed a year later.
Several major energy companies, including Shell, subsequently showed interest in the region.
However, developing these offshore resources would require enormous investment due to the technical difficulties associated with deep-water extraction.
So far, no company, including TotalEnergies, has committed to bringing these discoveries into commercial production.
Three historic towns get new African names
Meanwhile, authorities in South Africa’s Eastern Cape province have announced the renaming of three historic towns.
Lady Grey will become Inkosi Mahobeni.
Sterkspruit will be renamed Inkosi Mpangazi.
Herschel will become Inkosi Lihlongo.
The new names honour traditional leaders who played important roles in the history of local communities.
Founded 168 years ago, Lady Grey was named after the wife of Sir George Grey, governor of the former Cape Colony between 1854 and 1861.
The renaming forms part of a broader national process aimed at replacing colonial and apartheid-era place names with names reflecting African history, identity and heritage.
Since the end of apartheid 32 years ago, more than 1,500 towns and villages have reportedly been renamed across South Africa.
Around 30 major monuments associated with colonialism and apartheid have also been removed or dismantled from public spaces.
A country searching for greater consistency
These three developments may appear unrelated, but they reflect some of the major questions confronting South Africa today.
The country wants deeper African integration while continuing to battle xenophobia.
It wants to develop its potentially significant offshore energy resources while facing growing environmental and community concerns.
And more than three decades after apartheid, it continues the complex work of redefining its public spaces, historical memory and national identity.
From Durban to the Wild Coast and the towns of the Eastern Cape, South Africa is confronting a central question: what kind of nation does the Rainbow Nation want to become in the decades ahead?
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Didier Cebas K.