Ahmadou Ahidjo, discours du 1 er janvier 1960 à l’occasion des cérémonies de l’indépendance
Le 1er janvier 1960, le Cameroun accède à l’indépendance : trois jours de fêtes lors desquelles se succèdent cérémonies et discours officiels, à l’instar de celui prononcé ici (Ill.1) par le premier ministre Ahmadou Ahidjo (1924 - 1989). Difficile pourtant de contextualiser cette photographie conservée par le Service protestant de Mission (Défap), dont la datation et la localisation sont erronées : censée illustrer un discours prononcé à Yaoundé le 1er janvier, elle a été prise en réalité à Garoua, dans le nord du Cameroun, deux jours plus tard.
Le cliché est un instantané : loin de tenir la pose, Ahidjo, au cœur de la composition, est concentré sur son discours, micro en face et texte à la main. Deux hommes l’entourent : à sa gauche, Jean-Baptiste Mabaya, député et président de l’Assemblée Législative du Cameroun ; à sa droite, Louis Jacquinot, ministre d’État chargé de la recherche scientifique, proche de De Gaulle et troisième représentant de l’État en rang protocolaire. Derrière eux, en pleine discussion, des figures politiques majeures du Nord Cameroun : outre le laamido Hayatou de Garoua, auquel Ahidjo serait lié par alliance, Oumaté Talba, son ministre de la production, et Sanda Oumarou, chargé des travaux publics et des transports. Deux fidèles rencontrés sur les bancs de l’École supérieure de Yaoundé, et amis de longue date – notamment le second, à qui le premier ministre a confié la création de son parti, l’Union camerounaise.
En arrière-plan se trouve une partie des personnalités étrangères envoyées par quelques 68 États pour assister aux cérémonies – soit plus de 350 membres d’une délégation officielle dont les pérégrinations illustrent la géographie du nouveau pouvoir camerounais : après les célébrations de Yaoundé, la délégation s’est rendue à Douala, capitale économique du pays, puis à Garoua, dans le nord du Cameroun. Arrivés à l’aube, ils ont pris place en tribune pour assister au discours d’Adhidjo, suivis de plusieurs défilés, dont une fantasia organisée par les lamidé. Contrairement à Yaoundé et à Douala, où il arborait un costume-cravate, Ahidjo a revêtu un boubou blanc, montrant son appartenance communautaire à ce Nord qui constitue son fief.
En la matière, les fêtes d’indépendance doivent contribuer à asseoir le pouvoir encore instable d’Ahidjo, figure emblématique de ce Nord si éloigné, géographiquement et culturellement, d’un Sud économiquement et démographiquement plus dynamique – et dont les élites, dominant la vie politique du pays, vivent mal la consécration du premier ministre. À ce titre, l’événement est indissociable d’un enjeu de légitimation pour Ahidjo, comme pour le gouvernement français qui associe la préservation de ses intérêts postcoloniaux à la reconnaissance internationale de ce premier ministre qu’il a largement contribué à façonner. Si ces cérémonies doivent rendre visible cette nouvelle configuration du pouvoir, elles s’opèrent cependant au détriment d’autres acteurs du jeu camerounais, accentuant l’invisibilisation de l’UPC – dont les membres ont été progressivement exclus du champ politique parce qu’ils défendaient une indépendance sans médiation française.
Ce cliché offre cependant une illustration étrange de cette cérémonie censée consacrer Ahidjo, tant le regard des membres de la délégation, en arrière-plan, semble attiré par toute autre chose que le discours du premier ministre. Peut-être sont-ils las après trois jours de festivités ou peut-être observent-ils la préparation des défilés qui doivent suivre le discours d’Ahidjo.
Seul Louis Jacquinot a les yeux fixés sur lui, le regard sévère. Est-ce le signe d’une écoute attentive ou celui d’une méfiance à l’égard de cet homme que la France a fait prince pour mieux préserver son influence mais qui pourrait bien s’en émanciper ? Derrière la vitrine du moment festif pointent les tensions postcoloniales à venir : outre qu’elle invisibilise une opposition dont la répression sera utilisée par le régime pour justifier son évolution autoritaire, la photographie souligne la personnalisation d’un pouvoir qui s’affirmera en imposant, avec l’aide de la France, l’unicité du champ politique – permettant in fine à Ahidjo de prendre ses distances avec l’ancienne puissance tutélaire.
Anthony Guyon , Fabien Sacriste , « Ahmadou Ahidjo et l’indépendance du Cameroun (1960) », Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe [en ligne], ISSN 2677-6588, mis en ligne le 02/10/25 , consulté le 08/10/2025. Permalien : https://ehne.fr/fr/node/22630