Dette, liquidités, investissements : le Cameroun entre dans une nouvelle ère financière
Le paysage financier camerounais connaît une mutation profonde. Entre l’explosion de la dette commerciale, la montée en puissance d’Afreximbank dans le financement de l’État, les injections massives de liquidités de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et les résultats mitigés des projets d’investissement privés, plusieurs signaux convergent : l’économie camerounaise entre dans une phase de forte dépendance aux financements de marché.
Selon les dernières données publiées par la Caisse autonome d’amortissement (CAA), la dette commerciale du Cameroun a officiellement franchi le seuil des 2 000 milliards FCFA à fin mars 2026. Une évolution qui marque un tournant majeur dans la structure de l’endettement extérieur du pays.
Afreximbank devient le premier créancier commercial du Cameroun
D’après la note de conjoncture de la CAA, la dette commerciale du Cameroun s’élève désormais à 2 083,7 milliards FCFA. Dans cette catégorie regroupant les emprunts contractés à des conditions de marché auprès de créanciers non concessionnels, Afreximbank domine désormais largement.
La Banque africaine d’import-export concentre à elle seule 26,3% de cette dette commerciale, soit environ 547,9 milliards FCFA. Elle devance les placements privés réalisés via le London Stock Exchange Group (LSEG) ainsi que l’eurobond émis par le Cameroun en 2021.
Pour la CAA, cette évolution illustre clairement « le recours progressif du Cameroun aux marchés internationaux ». Une transformation stratégique qui traduit à la fois la diversification des sources de financement de l’État et la raréfaction relative des financements concessionnels traditionnels.
Une hausse spectaculaire de la dette envers Afreximbank
L’accélération observée en un an est particulièrement marquante. Entre mars 2025 et mars 2026, l’encours de la dette camerounaise vis-à-vis d’Afreximbank est passé de 208,8 milliards FCFA à 547,9 milliards FCFA.
Cela représente une progression de 339,1 milliards FCFA, soit une hausse de 162,4% en glissement annuel.
Cette montée en puissance confirme le rôle désormais stratégique joué par l’institution panafricaine dans le financement du Cameroun, dans un contexte marqué par des besoins budgétaires croissants et des tensions persistantes sur les finances publiques.
Lors de la présentation du programme de financement de l’État 2026 à Douala, le ministre des Finances Louis Paul Motazé avait d’ailleurs salué le soutien de la banque panafricaine.
« Depuis 2024, cette grande institution panafricaine a mobilisé, au profit de l’État et du secteur privé camerounais, des facilités cumulées d’un montant de plus de 600 milliards de FCFA », avait-il déclaré.
Des financements orientés vers le secteur public
Les interventions d’Afreximbank au Cameroun prennent plusieurs formes : prêts directs, garanties bancaires, opérations de swap ou accompagnement de levées de fonds.
La banque a notamment joué un rôle clé dans l’opération de swap liée à l’émission de titres publics de 200 milliards FCFA sur le marché de la BEAC en juin 2025. Elle a également fourni une garantie permettant à l’État de mobiliser 159 milliards FCFA auprès des banques locales.
Afreximbank a aussi soutenu plusieurs projets publics, dont trois crédits totalisant 96 milliards FCFA pour l’électrification solaire de 200 localités.
Ces opérations traduisent une implication de plus en plus profonde de l’institution dans le financement de l’économie camerounaise, mais soulèvent également des interrogations sur la soutenabilité de la dette.
Car contrairement aux prêts concessionnels, les financements commerciaux sont généralement plus coûteux et soumis à des conditions de marché plus strictes.
Afreximbank étend aussi son influence dans le privé
Depuis l’ouverture de son bureau régional Afrique centrale à Yaoundé en 2021, Afreximbank renforce également ses positions dans le secteur privé camerounais.
L’institution est associée au projet de construction d’une usine de bitume à Kribi, porté par All Bitumen PLC. Elle a financé les études de maturation à hauteur de près de 2 milliards FCFA et devrait accompagner le financement global du projet estimé à 161 milliards FCFA.
Afreximbank apparaît aussi parmi les partenaires du projet Cameroon Tyres Factory, usine de fabrication de pneus évaluée à plus de 400 milliards FCFA dans la périphérie de Douala.
Ces investissements traduisent une volonté d’accompagner l’industrialisation du Cameroun et la transformation locale. Mais plusieurs analystes rappellent que tous les engagements annoncés ne correspondent pas forcément à des financements déjà décaissés.
Le Cameroun dans une relation stratégique particulière avec Afreximbank
La relation entre Yaoundé et Afreximbank possède également une dimension institutionnelle forte.
Depuis septembre 2025, la banque panafricaine est dirigée par le Camerounais George Elombi, successeur de Benedict Oramah.
Le Cameroun est en outre actionnaire de l’institution, notamment à travers la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), détentrice d’actions de catégorie B pour un investissement estimé à 700 millions FCFA.
Cette double position de débiteur et d’actionnaire illustre l’importance stratégique prise par Afreximbank dans la politique économique camerounaise.
La BEAC injecte 500 milliards FCFA pour soutenir les banques de la Cemac
Dans ce contexte de tensions financières régionales, la Banque des États de l’Afrique centrale poursuit ses opérations de soutien à la liquidité bancaire.
Le 25 mai 2026, la BEAC a lancé une nouvelle opération d’injection de liquidités de 500 milliards FCFA sur le marché monétaire de la Cemac, avec un taux d’intérêt des appels d’offres fixé à 4,75%.
Cette opération intervient après plusieurs semaines de fluctuations dans les besoins de refinancement des banques commerciales.
Le 5 mai dernier, les demandes bancaires avaient atteint 572,2 milliards FCFA, dépassant l’offre de la banque centrale. Mais les semaines suivantes ont montré un recul progressif des besoins exprimés par les établissements de crédit.
Pour la BEAC, l’objectif reste délicat : soutenir le financement de l’économie tout en évitant une surabondance de liquidités susceptible d’alimenter les déséquilibres monétaires.
Investissements privés : seulement 22% des emplois promis créés
Autre signal préoccupant pour l’économie camerounaise : le faible niveau de concrétisation des projets d’investissement agréés.
Selon les données présentées par l’Agence de promotion des investissements (API) le 26 mai 2026 à Douala, 453 projets privés ont été agréés entre 2014 et 2024 pour un volume global de près de 1 900 milliards FCFA.
Mais sur les 180 000 emplois annoncés par les promoteurs, seuls 40 000 ont effectivement été créés, soit un taux de réalisation de seulement 22%.
Les investissements directs étrangers représentent environ 1 250 milliards FCFA contre 650 milliards pour les investissements domestiques, avec une forte concentration dans la région du Littoral.
Ces chiffres relancent le débat sur l’efficacité des politiques d’incitation à l’investissement au Cameroun et sur la capacité du pays à transformer les promesses de projets en activités économiques réelles.
Une économie sous pression financière croissante
Entre montée de la dette commerciale, dépendance accrue aux financements de marché, injections de liquidités de la BEAC et faibles retombées sur l’emploi, le Cameroun se trouve aujourd’hui à un moment charnière de sa trajectoire économique.
Le recours massif à Afreximbank illustre la recherche de solutions alternatives pour financer l’économie et soutenir les grands projets publics. Mais cette stratégie implique également une vigilance accrue sur le coût de l’endettement et les capacités futures de remboursement.
Le signal envoyé par la CAA est sans ambiguïté : la structure de la dette camerounaise change rapidement. Et avec elle, les équilibres financiers du pays.
Cameroon’s debt surpasses 2 trillion FCFA as Afreximbank becomes top commercial creditor
Cameroon’s financial landscape is undergoing a major transformation. Rising commercial debt, increasing dependence on Afreximbank, massive liquidity injections by the Bank of Central African States (BEAC), and weak job creation from private investments all point to mounting financial pressure on the country.
According to the latest report from Cameroon’s Autonomous Amortization Fund (CAA), the country’s commercial debt exceeded 2 trillion FCFA by the end of March 2026, reaching 2.083 trillion FCFA.
Afreximbank has emerged as Cameroon’s leading commercial creditor, accounting for 26.3% of the country’s commercial debt, equivalent to nearly 547.9 billion FCFA. The institution now surpasses private placements through the London Stock Exchange Group (LSEG) and Cameroon’s 2021 Eurobond issuance.
The CAA stated that this development reflects Cameroon’s “progressive reliance on international financial markets.”
Between March 2025 and March 2026, Cameroon’s debt exposure to Afreximbank jumped by 162.4%, rising from 208.8 billion FCFA to 547.9 billion FCFA.
The bank has financed several public sector operations, including sovereign guarantees, treasury support mechanisms, and infrastructure projects such as solar electrification initiatives.
Meanwhile, the BEAC launched a new 500 billion FCFA liquidity injection into the CEMAC banking system on May 25, 2026, maintaining efforts to stabilize liquidity conditions across Central Africa.
At the same time, data released by Cameroon’s Investment Promotion Agency (API) revealed that only 40,000 jobs have been created out of the 180,000 initially announced through 453 approved private investment projects between 2014 and 2024 — a realization rate of just 22%.
These developments highlight Cameroon’s growing dependence on market-based financing amid persistent budgetary pressures and challenges in translating investment promises into tangible economic outcomes.
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Didier Cebas K.