Électricité au Cameroun : Socadel étranglée par 850 milliards FCFA de dettes, Yaoundé ouvre aussi le dossier explosif du barrage nigérian Dasin Hausa

Électricité au Cameroun : Socadel étranglée par 850 milliards FCFA de dettes, Yaoundé ouvre aussi le dossier explosif du barrage nigérian Dasin Hausa

La Socadel veut lever 150 milliards FCFA pour éviter l’asphyxie financière de l’ex-Eneo, pendant que le Cameroun exige des garanties techniques sur le barrage nigérian Dasin Hausa. Décryptage d’une double équation énergétique sous haute tension.

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Électricité : la Socadel tente d’éviter l’asphyxie financière


Le secteur électrique camerounais entre dans une phase critique. Confrontée à une pression financière devenue difficilement soutenable, la Société camerounaise d’électricité (Socadel), née de la transformation d’Eneo en société publique, prépare une vaste opération de refinancement bancaire afin de desserrer l’étau qui pèse sur sa trésorerie.


Selon le projet de plan de restructuration 2026-2028 du ministère de l’Eau et de l’Énergie (MINEE), l’entreprise envisage de mobiliser au moins 150 milliards FCFA auprès d’un pool de banques locales. L’objectif est clair : transformer une partie des dettes de court terme en dette amortissable sur une période plus longue afin de restaurer un minimum d’oxygène financier.


Le schéma étudié prévoit un emprunt structuré sur sept ans, avec une période de grâce pouvant aller jusqu’à deux ans. Cette opération servirait principalement à refinancer des crédits de trésorerie et dettes bancaires estimés à près de 177 milliards FCFA.


Pour les autorités camerounaises, cette restructuration pourrait offrir un soulagement immédiat à la Socadel. Les projections du MINEE évoquent une économie mensuelle d’environ 2,5 milliards FCFA sur le remboursement du principal, ainsi qu’une réduction supplémentaire de 200 millions FCFA sur les charges d’intérêts.


Mais derrière cette tentative de respiration financière se cache une réalité beaucoup plus lourde.


Une dette globale qui approche les 850 milliards FCFA


Le document ministériel dresse un constat particulièrement alarmant de la situation héritée de l’ex-Eneo. La dette globale de l’entreprise est désormais évaluée à près de 850 milliards FCFA.


Chaque mois, la société ferait face à un déficit de trésorerie estimé à 13 milliards FCFA. En moyenne, les recettes mensuelles atteignent 31 milliards FCFA, alors que les charges décaissables culminent autour de 44 milliards FCFA.


Cette fragilité financière affecte directement plusieurs maillons essentiels du système électrique national : paiement des fournisseurs, maintenance des infrastructures, investissements techniques et capacité à attirer de nouveaux financements.


Le ministère identifie plusieurs causes structurelles à cette situation :



  • le recours massif à des crédits de trésorerie pour financer des investissements ;

  • le gel des tarifs basse tension depuis 2012 ;

  • les faibles taux de recouvrement des factures ;

  • les impayés publics et privés ;

  • les pertes techniques et commerciales persistantes dans le réseau de distribution.


À fin 2025, les pertes globales sont estimées à 29 %, tandis que le taux de recouvrement plafonne à 77,5 %, un niveau jugé insuffisant pour rétablir durablement l’équilibre financier du secteur.


Une montagne de dettes envers les fournisseurs


La pression financière apparaît également dans les engagements vis-à-vis des fournisseurs.


Au 30 novembre 2025, la dette fournisseur de la Socadel atteignait 639,6 milliards FCFA. Une part importante — environ 320 milliards FCFA — concerne des entités publiques stratégiques comme Sonatrel, EDC, la Sonara, l’Arsel ou encore le Fonds de développement du secteur de l’électricité (FDSE).


Le gouvernement envisage ainsi un mécanisme de compensation de dettes croisées. Concrètement, l’État pourrait reprendre une partie des dettes de la Socadel en échange de créances validées détenues sur certaines administrations et entreprises publiques clientes.


Pour Yaoundé, le refinancement bancaire ne représente qu’un premier levier d’urgence. Le plan gouvernemental prévoit également :



  • des ajustements tarifaires ciblés ;

  • une amélioration du paiement des factures publiques ;

  • une intensification de la lutte contre la fraude ;

  • l’extension progressive du prépayé ;

  • une réduction des coûts d’exploitation.


Le MINEE estime qu’à l’horizon 2027, cet ensemble de mesures pourrait réduire significativement le déficit mensuel de trésorerie. Toutefois, plusieurs experts du secteur soulignent déjà qu’aucune restructuration financière ne pourra produire d’effets durables sans modernisation profonde du réseau et amélioration du rendement commercial.


Barrage de Dasin Hausa : le Cameroun réclame des garanties au Nigeria


Pendant que le secteur électrique camerounais tente de stabiliser ses équilibres financiers, un autre dossier énergétique sensible refait surface entre Yaoundé et Abuja : celui du barrage nigérian de Dasin Hausa.


Le 25 mai à Yaoundé, une délégation de Mainstream Energy Solutions, opérateur nigérian spécialisé dans l’hydroélectricité, a été reçue par le ministre camerounais de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba.


Selon le MINEE, les discussions ont porté sur la relance du projet Dasin Hausa dans le cadre d’un partenariat public-privé.


Pour le Nigeria, ce barrage revêt une dimension stratégique multiple. Au-delà de la production hydroélectrique, Abuja présente l’ouvrage comme un outil de régulation hydraulique destiné à limiter les inondations dans les zones situées en aval de la Bénoué.


Depuis plusieurs années, les autorités nigérianes associent régulièrement certaines crues observées dans l’État d’Adamawa aux lâchers d’eau effectués depuis le barrage camerounais de Lagdo durant la saison des pluies.


Le Cameroun rejette cependant toute interprétation simpliste du phénomène. Yaoundé estime que les lâchers contrôlés opérés à Lagdo ne peuvent, à eux seuls, expliquer l’ampleur des inondations observées côté nigérian.


Yaoundé exige des études techniques complètes


Face aux enjeux transfrontaliers du projet, le gouvernement camerounais affiche une position prudente.


Le ministre Gaston Eloundou Essomba a conditionné toute transmission du dossier aux plus hautes autorités camerounaises à la disponibilité préalable d’études techniques, environnementales et sociales détaillées.


Le Cameroun souhaite notamment disposer d’éléments précis sur :



  • les impacts hydrologiques du futur barrage ;

  • les conséquences environnementales ;

  • les effets sur les écosystèmes ;

  • les répercussions agricoles ;

  • les risques pour les populations riveraines.


Le MINEE insiste également sur la nécessité d’une coopération technique étroite entre les deux pays autour de la gestion transfrontalière des eaux du bassin de la Bénoué.


Au-delà de la dimension énergétique, le dossier Dasin Hausa ouvre désormais une séquence diplomatique et technique sensible entre Yaoundé et Abuja, dans une région où la gestion de l’eau devient progressivement un enjeu stratégique majeur.




Cameroon’s Power Utility Seeks $250 Million Refinancing as Nigeria Revives Dasin Hausa Dam Project


Cameroon’s electricity sector is facing growing financial pressure as the newly created public utility Socadel, successor to Eneo, prepares a major refinancing operation aimed at easing its cash flow crisis.


According to Cameroon’s Ministry of Water and Energy (MINEE), Socadel plans to raise at least 150 billion CFA francs from a consortium of local banks. The operation is part of the government’s 2026–2028 restructuring plan and aims to convert short-term debt into longer-term financing.


The proposed loan would be structured over seven years, including a grace period of up to two years. Authorities estimate that the refinancing could reduce monthly principal repayments by 2.5 billion CFA francs and lower interest expenses by an additional 200 million CFA francs.


However, the broader financial situation remains alarming.


The ministry estimates the former Eneo’s total debt at nearly 850 billion CFA francs. Socadel reportedly faces a monthly cash deficit of around 13 billion CFA francs, collecting approximately 31 billion CFA francs in revenue while monthly cash expenses reach 44 billion CFA francs.


The restructuring plan blames the crisis on several structural factors, including frozen low-voltage electricity tariffs since 2012, weak bill collection rates, heavy technical and commercial losses, and the use of short-term loans to finance investments.


By the end of 2025, network losses were estimated at 29%, while the collection rate stood at only 77.5%.


Meanwhile, supplier debt had reached nearly 640 billion CFA francs, including large amounts owed to state-owned entities such as Sonatrel, EDC, Sonara, Arsel, and the Electricity Sector Development Fund.


The government plans to combine the refinancing with additional reforms, including targeted tariff adjustments, stronger anti-fraud measures, prepaid meter expansion, and improved payment discipline among public institutions.


At the same time, Cameroon is also reviewing Nigeria’s renewed Dasin Hausa dam project.


On May 25, officials from Nigerian hydropower operator Mainstream Energy Solutions met with Cameroon’s Minister of Water and Energy, Gaston Eloundou Essomba, in Yaoundé.


Nigeria presents Dasin Hausa as a multi-purpose dam project designed for electricity generation, flood control, irrigation, and regional development. Abuja also argues that the project could help reduce flooding downstream along the Benue River, often linked in Nigeria to controlled water releases from Cameroon’s Lagdo dam.


Cameroon, however, insists that flood dynamics are more complex and cannot solely be attributed to Lagdo operations.


Yaoundé has requested detailed technical, environmental, and social impact studies before advancing discussions. Authorities want comprehensive assessments of the project’s hydrological, ecological, agricultural, and social consequences on both sides of the border.


The issue is increasingly becoming not only an energy matter but also a strategic regional negotiation over shared water management and flood prevention in the Benue basin.


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Mouahna Divine

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