CEMAC : la BEAC durcit le ton sur les devises, le crédit mobile s’impose comme nouvelle arme financière
Le paysage financier de l’Afrique centrale entre dans une phase de recomposition stratégique. Entre durcissement de la réglementation de change et montée en puissance du crédit mobile, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) tente de renforcer la résilience extérieure tout en accompagnant une transformation rapide des usages financiers.
Rapatriement des devises : la BEAC hausse progressivement le curseur
Dans un communiqué signé le 23 avril 2026, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, annonce un relèvement progressif du taux de rapatriement des devises issues des activités extractives.
Actuellement fixé à 35%, ce taux passera à :
- 50% dès le 1er janvier 2027
- 70% à partir du 1er janvier 2028
Objectif affiché : renforcer les réserves de change de la sous-région, essentielles pour financer les importations et stabiliser le franc CFA.
Pour la banque centrale, il s’agit de maximiser l’impact des recettes d’exportation dans un contexte où les réserves restent sous pression. En 2026, leur niveau de couverture des importations est projeté à 4,52 mois, en dessous du seuil de confort de 5 mois recommandé par le FMI.
Un durcissement mesuré face à un secteur extractif sensible
Cette décision marque une inflexion dans la posture de la BEAC vis-à-vis des entreprises extractives, longtemps considérées comme un cas à part.
Depuis la réforme de la réglementation de change adoptée en 2018 (entrée en vigueur en 2019), ce secteur a bénéficié d’aménagements importants :
- Comptes en devises autorisés dans et hors CEMAC
- Exemptions en phase d’exploration
- Transferts facilités pour les expatriés
Ces concessions faisaient suite à de longues négociations entre la BEAC et les opérateurs, étalées entre 2018 et 2021.
Le verrou des fonds RES, angle mort de la réforme
Malgré ce durcissement, la BEAC évite soigneusement le sujet le plus explosif : les fonds de restauration des sites miniers (fonds RES).
Estimés à environ 6 000 milliards de FCFA, ces fonds — destinés à la réhabilitation des sites après exploitation — restent exclus de l’obligation de rapatriement.
Un chiffre qui interpelle : ce volume équivaut quasiment aux réserves de change de la CEMAC, évaluées à 6 769 milliards de FCFA à fin février 2026.
Après des années de blocage, la BEAC a finalement transféré le dossier aux États. Pourtant, leur rapatriement pourrait changer la donne en renforçant significativement la position extérieure de la sous-région.
En l’état, une part essentielle des devises continue donc d’échapper au circuit de la banque centrale.
Crédit mobile : une révolution silencieuse en marche
En parallèle de ces enjeux macroéconomiques, une autre dynamique transforme en profondeur la finance régionale : l’essor du crédit mobile.
Selon le rapport 2024 de la BEAC :
- 897 021 microcrédits mobiles accordés
- 14,45 milliards de FCFA distribués
- 16 114 FCFA en moyenne par crédit
Ces prêts, accessibles via téléphone, ciblent principalement les populations exclues du système bancaire classique.
Un modèle hybride porté par banques, fintechs et mobile money
Le succès du crédit mobile repose sur une architecture tripartite :
- Les banques financent et portent le risque
- Les opérateurs de paiement assurent la distribution
- Les fintechs gèrent la technologie et le scoring
Ce modèle permet des décaissements rapides, sans procédures lourdes, tout en ouvrant aux banques un accès inédit à de nouveaux segments de clientèle.
Une croissance portée par l’explosion du mobile money
Le crédit mobile s’appuie sur une base en pleine expansion :
- 51 millions de comptes mobile money (+28%)
- 3,74 milliards de transactions
- 31 788 milliards de FCFA de volume
- 634 000 points de service
Le Cameroun, avec plus de 11 millions d’abonnés Orange Money, apparaît comme un marché stratégique, notamment avec l’arrivée d’acteurs comme JUMO.
Des risques encore sous surveillance
Malgré cette croissance, plusieurs signaux appellent à la prudence :
- Baisse du taux d’activité de 17,3% en 2024
- Multiplicité des comptes par utilisateur
- Risques de surendettement
- Problèmes de transparence des conditions de crédit
- Enjeux de protection des données
Pour la BEAC, l’enjeu est désormais clair : encadrer un marché en forte expansion sans freiner l’innovation.
Entre discipline monétaire et innovation financière
Deux trajectoires se dessinent en CEMAC.
D’un côté, la BEAC resserre le contrôle des flux de devises pour consolider les équilibres macroéconomiques.
De l’autre, le crédit mobile démocratise l’accès au financement à une échelle inédite.
Mais dans les deux cas, un facteur reste déterminant : la confiance.
Sans elle, ni la discipline monétaire ni l’innovation financière ne pourront produire leurs effets sur la durée.
CEMAC: BEAC Tightens FX Rules as Mobile Credit Booms
Central Africa’s financial landscape is undergoing a dual transformation. While the regional central bank tightens foreign exchange regulations, mobile credit is rapidly expanding, reshaping access to finance.
On April 23, 2026, BEAC Governor Yvon Sana Bangui announced a gradual increase in the repatriation rate of foreign currency earnings from extractive companies:
- 50% in 2027
- 70% in 2028 (up from 35% currently)
The goal is to strengthen foreign exchange reserves, crucial for covering imports and maintaining currency stability. Reserve coverage is projected at 4.52 months in 2026, below the IMF’s recommended 5-month threshold.
However, a major issue remains unresolved: restoration funds (RES), estimated at around 6,000 billion FCFA, are still excluded from repatriation requirements. These funds alone nearly match the region’s total reserves, limiting the policy’s impact.
At the same time, mobile credit is gaining ground. In 2024, nearly 897,000 microloans were issued, totaling 14.45 billion FCFA, with an average loan size of 16,114 FCFA.
This growth is driven by the expansion of mobile money, fintech innovation, and partnerships between banks and payment providers. With over 51 million mobile money accounts and 31,788 billion FCFA in transactions, the ecosystem is rapidly scaling.
Countries like Cameroon, with over 11 million Orange Money users, are key growth markets.
Still, challenges remain: declining activity rates, data protection concerns, and risks of over-indebtedness.
Ultimately, CEMAC faces a balancing act between tightening financial controls and fostering innovation. Trust will be the decisive factor in both arenas.
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Ange NGO