Monsieur le preÌsident de la ReÌpublique,
Permettez-moi de vous eÌcrire, comme tout homme eÌpris de liberteÌ sait pouvoir le faire, quel que soit son nom ou son origine. Permettez-moi de m'adresser au repreÌsentant d'une Nation qui a placeÌ la grandeur au cœur de son Histoire et dont la LumieÌ€re eÌclaire le monde depuis si longtemps. Permettez-moi de vous parler au nom de tous ceux qui croient que la deÌmocratie est le seul avenir possible pour le continent africain, comme pour tous les autres, et qui n'heÌsitent plus aÌ€ pourfendre les crimes commis contre la juste expression d'un suffrage populaire.
Je suis le petit-fils de Sekongo Kadioyaha, ancien des troupes coloniales ayant fieÌ€rement servi comme tirailleur, au cours de la DeuxieÌ€me guerre mondiale, pour vaincre les nazis. Je suis le neveu de YeÌo Nanienehorona Adama, mobiliseÌ lors de cette meÌ‚me guerre et qui, ayant participeÌ aÌ€ toutes les campagnes militaires françaises, fut deÌcoreÌ de la LeÌgion d'honneur des mains du preÌsident Jacques Chirac. Ils se sont battus avec digniteÌ et honneur pour la France, ce grand pays de la liberteÌ et des droits de l'Homme : ils eÌtaient si fiers d'avoir pris part aÌ€ ce combat contre des forces farouchement opposeÌes aÌ€ la deÌmocratie. Ils ont tant marqueÌ mon enfance, ma jeunesse et ils m'ont tant inspireÌ par leur expeÌrience et par leur sagesse.
La Constitution, socle de notre eÌdifice reÌpublicain, est en train d'eÌ‚tre deÌmolie
Dans mes mots, ils sont toujours preÌsents, et c'est aussi en leur nom que je m'adresse aÌ€ vous aujourd'hui, Monsieur le preÌsident. Avec humiliteÌ et avec graviteÌ. Avec simpliciteÌ, aussi. Je veux vous parler de la CoÌ‚te d'Ivoire, un pays que j'aime par-dessus tout et que j'ai eu l'honneur de servir comme Premier ministre et comme preÌsident de l'AssembleÌe nationale.
Le pays est pris dans un tourbillon qui fait valser les liberteÌs fondamentales et deÌmanteÌ€le l'EÌtat de droit et met aÌ€ mal une deÌmocratie que beaucoup prenaient en exemple. La Constitution, socle de notre eÌdifice reÌpublicain, est en train d'eÌ‚tre deÌmolie. Aucune femme, aucun homme de bonne volonteÌ, aucun deÌmocrate au monde ne saurait se reÌsigner face aÌ€ ce crime commis sous nos yeux contre l'un des pays les plus importants et les plus stables d'Afrique. Et que dire de ces milices du pouvoir qui attaquent deÌsormais les manifestants pacifiques aÌ€ coups de de gourdins et de machettes sous les yeux complices de la police, que dire de ces femmes humilieÌes et violenteÌes, que dire des manifestations deÌsormais interdites, que dire de toutes ces exactions largement deÌnonceÌes par Amnesty International et par tant d'autres ONG?
Vous vous eÌ‚tes rendu reÌcemment en CoÌ‚te d'Ivoire mais eÌ‚tes-vous vraiment informeÌ de ce qui est en train de se jouer?
Le 22 deÌcembre 2019, jour de votre anniversaire, par un hasard du calendrier, vous vous trouviez en visite officielle aÌ€ Adidjan et le gratin du pouvoir ivoirien, en bout de course, profitait de cette aubaine pour se reÌunir autour de vous, en vous aidant, dans un eÌtrange symbole, aÌ€ souffler sur le gaÌ‚teau. Le vice-preÌsident de la ReÌpublique avait endosseÌ la posture du maitre de chœur pour entonner un « Joyeux anniversaire », repris aÌ€ l'unisson par tous les membres du gouvernement preÌsents aÌ€ ses coÌ‚teÌs. DeÌpiteÌe, l'opinion ivoirienne trouva eÌgalement de bien mauvais gouÌ‚t le dandinement patheÌtique d'un preÌsident de 75 ans sur une piste de danse, tentant de vous amadouer en cette circonstance qu'il pensait propice, alors que la situation sociale du pays est si preÌoccupante.
Nous sommes des millions et des millions. Nous avons tendu l'oreille. Nous n'avons entendu que le silence de la France.
HorrifieÌs, les Ivoiriens assisteÌ€rent, quelques heures aÌ€ peine apreÌ€s votre deÌpart du pays, aÌ€ une vague de reÌpression ineÌdite et brutale contre l'opposition, visant plus particulieÌ€rement les militants et les dirigeants du mouvement GeÌneÌrations et Peuples Solidaires (qui compte plusieurs millions de membres), qui se trouveÌ€rent battus et emprisonneÌs arbitrairement. Moi-meÌ‚me, preÌsident de ce Mouvement, j'eÌtais traqueÌ et interdit de seÌjour en CoÌ‚te d'Ivoire, mon pays, sous un preÌtexte fallacieux et reconnu comme tel (aÌ€ l'unanimiteÌ des juges) par la Cour africaine des droits de l'Homme .
Nous sommes des millions et des millions. Nous avons tendu l'oreille. Nous n'avons entendu que le silence de la France, chère patrie des droits de l'Homme. Un silence assourdissant.
Quand le Chef de l'EÌtat ivoirien sortant, M. Ouattara, sous pression, fit une annonce tonitruante indiquant qu'il ne briguerait pas un troisieÌ€me mandat, comme si ce retrait faisait de lui un grand deÌmocrate (alors que ce nouveau mandat le conduirait tout simplement aÌ€ violer la Constitution!), vous avez cru devoir le feÌliciter en le qualifiant "d'homme de parole et d'homme d'EÌtat", en saluant "sa deÌcision historique". Monsieur le preÌsident de la ReÌpublique, j'imagine que vous eÌ‚tes informeÌ du revirement de M. Ouattara qui, le 6 aouÌ‚t dernier, a annonceÌ qu'il briguerait finalement ce troisieÌ€me mandat usurpatoire, en violation de la Constitution et en violation du serment qu'il avait fait devant la Nation. Monsieur le preÌsident de la ReÌpublique, puisque, en vous exprimant une premieÌ€re fois, vous eÌ‚tes deÌsormais partie-prenante dans le deÌbat politique ivoirien, votre silence face aÌ€ la forfaiture qui se dessine serait incompreÌhensible et totalement incompris. Pire, aux yeux de beaucoup, il vaudrait compliciteÌ. Et ce n'est pas seulement la CoÌ‚te d'Ivoire qui se trouverait bafoueÌe, mais l'Afrique tout entieÌ€re, celle dont la jeunesse a plus que jamais soif de deÌmocratie et aspire aÌ€ ce changement que vous avez si bien su incarner en France!
Votre reÌaction, Monsieur le preÌsident de la ReÌpublique, deÌterminera une partie du regard que la jeune geÌneÌration d'Africains portera sur la France et les valeurs dont elle se reÌclame. La patrie de Voltaire, de Hugo, de Schœlcher, de Clemenceau, de JaureÌ€s, de MendeÌ€s-France, du geÌneÌral de Gaulle, et de tant d'autres, est-elle toujours du coÌ‚teÌ de la deÌmocratie et de la liberteÌ?
La France ne peut pas aller dans le sens de ceux qui pieÌtinent les liberteÌs fondamentales d'un pays
Je ne demande rien pour moi-meÌ‚me : seulement des eÌlections honneÌ‚tes et justes dans lesquelles chaque candidat pourra se preÌsenter librement, pour que le peuple puisse voter librement. En CoÌ‚te d'Ivoire, apreÌ€s 60 ans d'IndeÌpendance, la population n'acceptera pas l'eÌmergence d'un pouvoir useÌ qui cherche aÌ€ se maintenir aÌ€ tout prix aÌ€ la teÌ‚te de l'Etat, en eÌcartant arbitrairement du jeu deÌmocratique tous ceux qui, constitutionnellement, sont en droit de solliciter le suffrage populaire. Monsieur Ouattara, le seul qui n'y est pas autoriseÌ par la Constitution, pourrait donc se faire adouber aÌ€ travers une pseudo-eÌlection d'un autre aÌ‚ge? Qui pourrait accepter cela?
L'Afrique croit en la France en tant qu'elle est le pays de la deÌmocratie et des liberteÌs, aujourd'hui comme hier. Votre parole est forte. Elle est attendue, en CoÌ‚te d'Ivoire et bien au-delaÌ€ de la CoÌ‚te d'Ivoire. La France ne peut pas aller dans le sens de ceux qui pieÌtinent les liberteÌs fondamentales d'un pays : c'est ma conviction absolue et c'est aussi l'espoir de millions de femmes et d'hommes qui croient en la deÌmocratie.
Dans cette attente, recevez ma treÌ€s respectueuse consideÌration.
Guillaume Kigbafori Soro
DeÌputeÌ
PreÌsident de GeÌneÌrations et peuples Solidaires
Ancien Premier ministre de Côte d'Ivoire
Candidat aÌ€ l'eÌlection preÌsidentielle d'octobre 2020