Crise anglophone: « Le chef de l’Etat combine la force et la persuasion »

Crise anglophone: « Le chef de l’Etat combine la force et la persuasion »

Dr Aimé Raoul Simo Tayou, enseignant-chercheur en défense et sécurité répond au micro de CT.

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Dans son message à la Nation, le chef de l'Etat place la sauvegarde de la paix au cœur de ses priorités en 2019, avec une attention particulière pour la situation dans le Nord-Ouest et le SudOuest. Quelle lecture?


Allant au-delà de la gestion essentiellement judiciaire et militaire de cette crise, le président Biya propose un mécanisme nouveau, que je trouve personnellement ingénieux et qui relève du Smart power, cette forme de pouvoir « intelligent ». Le chef de l’Etat combine ainsi la force et la persuasion, le Hard power et le Soft power pour le succès de la stratégie choisie.


Paul Biya indique justement que cette situation ne peut plus durer. Peut-on s'attendre à une montée en puissance des forces de défense et de sécurité sur le terrain?


En cas de refus des insurgés de déposer les armes et participer au dialogue, il va de soi que l’environnement sécuritaire se dégraderait davantage et le recours à l’outil militaire deviendrait moins optionnel. Les autorités seraient alors contraintes de mettre en œuvre un effort de défense significatif, surtout contre les entrepreneurs de la violence qui créent et fructifient le chaos dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest, ainsi que leurs périphéries respectives. Sans nier la présence d’entrepreneurs mettant en œuvre la violence à des fins politiques, une sociologie des insurgés met en évidence le fait que la crise actuelle est plus le fait d’entrepreneurs locaux de la violence et/ou du crime organisé pour qui la présence des forces de défense et de sécurité constitue un obstacle au déploiement optimal de leurs activités criminelles. Les espaces les plus touchés par la crise ont pendant longtemps été des zones grises où les trafiquants de tous genres disputaient à l’Etat ce que Norbert Elias considère comme deux de ses principaux attributs, notamment le monopole de la violence légitime et le monopole fiscal. Parallèlement, l’on pourrait assister à une intensification des actions civilo-militaires en appui à la force ou comme alternative à son emploi. L’objectif étant d’amener l’audience-cible que l’on veut influencer à changer son modèle de pensée, à modifier les références qui y contribuent en leur présentant d’autres éléments d’appréciation. Ainsi, l’outil militaire classique pourrait permettre d’agir dans le domaine matériel, tandis que les actions d’influence permettraient d’agir sur les perceptions.


L'option de dialogue reste cependant l'approche privilégiée du chef de l'Etat. Mais au regard de la situation sur le terrain, comment peutelle se mettre en œuvre ?


Je suis d’avis que le président Biya a entièrement raison de faire du dialogue la principale modalité de gestion de cette crise. Voyez-vous, le dialogue s’avère très souvent moins onéreux que l’usage de l’outil militaire. De plus, l’attitude du président sur la question procède du réalisme : il s’agit de privilégier le dialogue tout en restaurant l’autorité de l’Etat. D’ailleurs, je pense, à la suite de Simmel, qu’un conflit est une forme de socialisation bâtie sur le principe paradoxal d’un mal fonctionnel qui va procéder un bien relationnel. Dans les circonstances normales, un conflit devrait être un processus de mise en relation intense aboutissant à un dialogue franc et sincère. Enfin, le président Biya sait, mieux que quiconque, que ce qui permet à une société d’exister ce n’est point la force, la contrainte, mais le lien social. Au-delà de la sécurité des personnes et des biens dans les deux régions en crise, c’est du vivre ensemble qu’il est question. Et, je me plais à rappeler que ce qui permet à une société d’exister c’est d’abord et avant tout la VOLONTE des individus de vivre ensemble. Cela ne se décrète pas. C’est un pari, un choix qui naît dans le cœur des individus.


La création du Comité national de désarmement, démobilisation et réintégration par le président de la République va dans ce sens d'apaisement. Quelle évaluation faites-vous des premiers pas de cet organisme?


Après la nomination des responsables de cet organisme, il était urgent de s’intéresser au sort de la centaine d’ex-combattants de Boko Haram qui végétaient au poste de commandement du premier secteur de la Force multinationale mixte à Mora. L’effet immédiat c’est que les militaires vont se concentrer sur leur « cœur de métier ». L’initiative de construire un centre d’accueil et de réinsertion sociale est une bonne chose. Cette infrastructure va sans doute jouer le rôle de SAS pour permettre aux « repentis » de fermer la porte sur ce qu’ils ont vécu et l’ouvrir sur ce qui les attend. C’est une bonne initiative et j’attends la suite. Les options retenues doivent découler d’une démarche réflexive et prendre en compte la diversité des carrières en radicalité, comprendre les processus incrémentaux divers qui ont conduit des individus à entrer en rupture contre leurs milieux d’origine et surtout adopter une approche communautaire.






Azize MBOHOU

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