Cameroun : Dans le secret du décret

Cameroun : Dans le secret du décret

L'éditorial de Georges Alain Boyomo à lire dans Mutations du 26 novembre 2018

Publicité

Ils se succèdent devant la commission des finances et du budget de l’Assemblée nationale depuis la semaine dernière. Pour de nombreux ministres de l’équipe Yang IV, cet exercice sera certainement le dernier, si l’on s’en tient à la règle non écrite au Cameroun qui veut qu’un nouveau gouvernement soit formé après chaque élection présidentielle.



C’est donc l’angoisse chevillée à l’esprit que beaucoup passent le grand oral devant la commission Ayayi. Une angoisse de plus grande amplitude sans doute, car être ministre au Cameroun c’est déjà vivre un quotidien de stress. A peine l’encre d’un remaniement sèche qu’on annonce déjà l’autre. L’espérance de vie des gouvernements sous le Renouveau est de moins d’un an, même si depuis 2010, cette constante est relativisée.



Va pour la consultation des marabouts et le marchandage des postes dans l’entourage du prince. Le logiciel du chef de l’Etat étant manifestement bloqué sur quelques caciques, au nom de la proximité générationnelle, entrer dans le saint des saints commande souvent bien de contorsions.



Mais la quête effrénée de l’article 2 (les avantages de toute nature prévus par la réglementation en vigueur) fait qu’on se bouscule toujours au portillon gouvernemental. N’allez surtout pas dire aux nombreux aspirants qu’à ce jour, quasiment tout un gouvernement siège à la prison de Kondengui. D’aucuns vous répondront, pince-sans-rire, que les ministres incarcérés sont simplement des malchanceux (ils n’ont pas su « voler ») ou alors des ambitieux qui ont eu le toupet de lorgner sur le fauteuil présidentiel.



Pour Paul Biya également, la tâche n’est pas aisée. Les dosages sociologiques et politiques inhérents à ces ajustements en font une alchimie. A un diplomate américain qui lui demandait pourquoi il formait des cabinets obèses (plus de 60 ministres), le président de la République, selon un câble de WikiLeaks, invoquait son souci de satisfaire la mosaïque d’ethnies qui constituent le pays.



Eventuellement recevable politiquement, cet argument est économiquement irrecevable, au vu des charges induites par un gouvernement pléthorique comme le nôtre. Cette option délibérément clientéliste neutralise même le discours officiel, répétitif et finalement rébarbatif, sur la réduction du train de vie de l’Etat.



Mais une chose est certaine. L’impérium de Paul Biya se nourrit de ce pouvoir discrétionnaire qui lui permet de nommer et dénommer, faire et défaire les carrières, jouer avec les nerfs et déjouer les pronostics. Les décrets de Paul Biya revêtent un caractère messianique qui impose un calvaire christique à certains. Du coup, une vigoureuse poignée de main, un regard attendrissant ou une petite phrase, genre « je vous verrai », peut pousser son interlocuteur à brûler des cierges pendant un temps - qui peut courir sur des années - pour bénéficier du décret providentiel. Lequel consacre la renaissance, la résurrection, voire la création…



Ici réside le charme du suspense à la Hitchcock qui nous sépare du prochain remaniement ministériel. Et ce n’est pas un hasard si, invariablement, les bénéficiaires du décret s’appliqueront, devant les objectifs des caméras, à remercier le chef de l’Etat pour la « haute confiance » placée en eux. Il ne restera plus qu’à lever les mains vers le Ciel.


 


Georges Alain Boyomo

Publicité

Le calendrier complet de la Can Féminine 2026

Suivez certains matchs en direct grâce à nos partenaires