Un tribunal international pour juger les crimes environnementaux en Afrique ? Le delta du Niger au cœur de la bataille
Des organisations africaines de défense des droits humains veulent franchir un nouveau cap dans la lutte contre les dégâts environnementaux liés aux activités des multinationales. Elles plaident pour la création d’un tribunal international capable d’enquêter sur les crimes environnementaux et les violations des droits humains commis par des sociétés transnationales sur le continent. Le Nigeria, et particulièrement le delta du Niger, figure au premier rang des dossiers évoqués.
Une justice internationale réclamée face aux multinationales
Le combat contre l’impunité environnementale prend une nouvelle dimension en Afrique. Un groupe d’organisations africaines de défense des droits humains réclame la création d’un tribunal international spécialisé dans les crimes environnementaux et les violations des droits humains imputés aux sociétés transnationales opérant sur le continent.
La proposition a été formulée à l’issue d’une visioconférence réunissant plusieurs défenseurs africains des droits humains. Selon des propos rapportés par Arise News, ces organisations estiment que les mécanismes judiciaires existants ne permettent pas toujours aux communautés affectées par les activités extractives d’obtenir réparation.
Le delta du Niger, principale région pétrolière du Nigeria, constitue l’un des exemples les plus emblématiques avancés par les défenseurs.
« Depuis des décennies, les sociétés transnationales causent des dommages considérables à l’environnement en procédant à l’exploitation des hydrocarbures dans le delta du Niger », indique le communiqué cité par Arise News.
Pour ces organisations, la persistance de ces dommages environnementaux constitue l’un des arguments en faveur d’une juridiction internationale susceptible d’examiner les responsabilités des entreprises et de garantir un meilleur accès à la justice aux populations victimes.
Le delta du Niger, symbole des ravages de l’exploitation pétrolière
Dans le sud du Nigeria, le delta du Niger concentre une importante partie de la production pétrolière du pays. Shell, Exxon Mobil, Chevron, Eni et Total y exploitent notamment des gisements à travers différentes coentreprises.
Mais derrière cette richesse pétrolière se trouve une crise environnementale qui dure depuis plusieurs décennies. Les fuites de pétrole, la contamination des terres et des cours d’eau ainsi que les conséquences sur les activités agricoles et halieutiques ont régulièrement suscité la colère des communautés locales et des organisations de défense de l’environnement.
En 2024, environ 40 organisations nigérianes et internationales de la société civile avaient demandé à Shell de procéder au nettoyage des zones du delta affectées par des pollutions liées à ses activités.
Le contentieux dépasse d’ailleurs les frontières nigérianes. Des procédures concernant des fuites de pétrole dans le delta du Niger sont engagées devant les tribunaux britanniques depuis 2016.
Un tribunal avait également condamné Shell à verser 16,5 millions de dollars, soit environ 14,2 millions d’euros, à des agriculteurs et pêcheurs nigérians à la suite de fuites de pétrole.
Ces procédures illustrent la difficulté rencontrée par les communautés locales lorsqu’elles cherchent à obtenir réparation face à des groupes multinationaux disposant de moyens juridiques et financiers considérables.
Nigeria, Cameroun, RDC, Tchad… une problématique continentale
Les défenseurs africains des droits humains ne limitent toutefois pas leur constat au Nigeria.
Ils citent également des situations liées aux activités de sociétés extractives en Ouganda, en Tanzanie, en République démocratique du Congo, en Afrique du Sud, au Tchad, au Cameroun et en Tunisie.
Le point commun entre ces différents dossiers serait, selon eux, la difficulté pour les populations vivant à proximité des sites d’exploitation de faire valoir efficacement leurs droits lorsque leurs terres, leurs ressources en eau ou leurs moyens de subsistance sont affectés.
Dans plusieurs pays africains riches en pétrole, gaz ou minerais, les communautés locales se retrouvent ainsi au cœur d'un paradoxe : elles vivent au voisinage de ressources naturelles qui génèrent des revenus considérables, mais peuvent être confrontées à la pollution, à la dégradation des écosystèmes ou à la perte de terres agricoles.
Les organisations estiment donc nécessaire de renforcer les mécanismes permettant d'établir les responsabilités et d'obtenir des réparations.
Des défenseurs africains réunis autour d’une même revendication
Plusieurs personnalités engagées dans la défense des droits humains et de l’environnement ont participé aux discussions.
Parmi elles figurent Maimoni Ubrei-Joe, activiste nigérian du Fonds nigérian de soutien aux communautés locales, Volahery Andriamanantenasoa, défenseure malgache des droits humains, Farai Maguwu, du Centre d’étude des ressources naturelles du Zimbabwe, ainsi qu’Ahmed El Saidi, du Fonds égyptien pour la protection de l’environnement.
Leur proposition intervient dans un contexte où la question de la responsabilité des multinationales face aux dommages environnementaux prend une importance croissante dans les débats internationaux.
La création d’une telle juridiction constituerait cependant un chantier juridique et politique majeur. Il faudrait notamment déterminer sa compétence, les conditions de saisine, les règles de responsabilité applicables aux entreprises et les modalités d’exécution de ses décisions.
Une bataille qui dépasse le pétrole
Derrière le cas du delta du Niger se dessine donc une problématique beaucoup plus vaste : qui doit répondre des dommages environnementaux lorsque l’exploitation des ressources naturelles est assurée par des multinationales ?
Pour les défenseurs des droits humains, les populations africaines ne doivent pas être contraintes de multiplier les procédures longues et coûteuses pour obtenir justice après des années de pollution.
Le projet de tribunal international défendu par ces organisations vise précisément à créer un mécanisme susceptible de traiter ces dossiers à une échelle dépassant les frontières nationales.
Le débat est désormais lancé. Du delta du Niger aux zones minières et pétrolières d’Afrique centrale et orientale, la question de la responsabilité environnementale des grandes entreprises pourrait devenir l’un des grands dossiers de justice environnementale du continent.
African groups call for international tribunal over environmental crimes as Niger Delta remains in the spotlight
A coalition of African human rights organizations is calling for the creation of an international tribunal to investigate environmental crimes and human rights violations allegedly committed by transnational companies operating across the continent. Nigeria’s Niger Delta, one of Africa’s major oil-producing regions, is at the center of the campaign.
A call for international justice
The fight against environmental impunity in Africa is taking a new turn. A group of African human rights organizations is advocating for the creation of an international tribunal dedicated to investigating environmental crimes and human rights violations allegedly linked to transnational corporations operating on the continent.
The proposal emerged from a videoconference involving several African human rights defenders. According to Arise News, the organizations argue that existing judicial mechanisms do not always provide affected communities with effective access to justice.
The Niger Delta, Nigeria’s main oil-producing region, has become one of the most prominent examples cited by the campaigners.
“For decades, transnational corporations have caused considerable environmental damage through hydrocarbon exploitation in the Niger Delta,” the organizations said in a statement cited by Arise News.
For the activists, the persistence of environmental damage is one of the reasons supporting the creation of an international jurisdiction capable of examining corporate responsibility and providing affected communities with stronger avenues for compensation.
The Niger Delta and decades of oil-related pollution
The Niger Delta, in southern Nigeria, is home to a major share of the country’s oil production. Companies including Shell, Exxon Mobil, Chevron, Eni and Total operate oil fields in the region through various joint ventures.
The area has nevertheless faced a long-running environmental crisis. Oil spills, contaminated land and waterways, and the impact on farming and fishing activities have repeatedly triggered protests from local communities and environmental organizations.
In 2024, around 40 Nigerian and international civil society organizations called on Shell to clean up areas of the Niger Delta affected by pollution linked to its operations.
The legal battle has also crossed international borders. Claims concerning oil spills in the Niger Delta have been brought before British courts since 2016.
A court had also ordered Shell to pay $16.5 million, approximately €14.2 million, to Nigerian farmers and fishermen following oil spills.
The cases highlight the challenges faced by local communities seeking compensation from multinational corporations with substantial financial and legal resources.
A wider African problem
The human rights organizations say the issue goes far beyond Nigeria.
They also point to concerns involving extractive companies in Uganda, Tanzania, the Democratic Republic of Congo, South Africa, Chad, Cameroon and Tunisia.
According to the activists, communities living near extraction sites can struggle to effectively defend their rights when their land, water resources or livelihoods are affected by industrial activities.
This creates a paradox in many resource-rich African countries: local populations live alongside oil, gas or mineral deposits generating substantial economic value while facing the potential consequences of pollution, ecosystem degradation or loss of agricultural land.
The organizations therefore want stronger mechanisms to establish responsibility and provide effective remedies.
African activists unite behind the proposal
Among those taking part in the discussions were Maimoni Ubrei-Joe, a Nigerian activist with the Nigerian Fund for Local Communities, Volahery Andriamanantenasoa, a Malagasy human rights defender, Farai Maguwu, from Zimbabwe’s Centre for Natural Resource Governance, and Ahmed El Saidi, from Egypt’s Environmental Protection Fund.
Their proposal comes as corporate accountability for environmental damage becomes an increasingly important issue in international debates.
Creating such a tribunal would nevertheless represent a major legal and political challenge. Questions would have to be addressed regarding its jurisdiction, access procedures, corporate liability rules and the enforcement of its decisions.
Beyond oil: a continental justice debate
The Niger Delta case raises a broader question: who should be held accountable when natural-resource extraction by multinational companies causes environmental damage?
For human rights defenders, African communities should not have to navigate lengthy and costly legal battles for years before obtaining justice.
The proposed international tribunal would seek to provide a mechanism capable of addressing such cases beyond national borders.
The debate is now gaining momentum. From the Niger Delta to mining and oil-producing regions in Central and East Africa, corporate environmental accountability could become one of the continent’s defining environmental justice issues.
Moussa Nassourou