Cette phrase prononcée devant la tribune de l’UNESCO en 1960 est un plaidoyer pour la sauvegarde de la tradition orale, prépondérante à l’époque, dans la transmission des connaissances, des savoir-être et des savoir-faire. Ces savoirs traditionnels, destinés à appréhender tous les domaines et toutes les circonstances de la vie avec sagesse et efficacité sont issus des enseignements, des expériences individuelles ou communes engrangées et cumulées au cours des générations passées. Le vieillard porte donc dans sa mémoire la sagesse, les qualités et les valeurs traditionnelles qui sont, entre autres, le courage, la probité, l’honnêteté, l’impartialité, la dignité, le respect, l’empathie, l’humilité, la tolérance, la paix et la concorde.
Cependant, il se pose un problème crucial : si le dépositaire chargé de transmettre ces valeurs, us et coutumes perd la tête ou meurt, tous ces savoirs engrangés dans sa mémoire périssent avec lui. Ce constat met en évidence l’aspect éphémère, évanescent de la tradition orale, en comparaison avec les écrits.
La culture orale est précaire parce qu’elle repose sur la mémoire, un support qui, par nature est défaillant et fugace , son possesseur étant mortel d’une part, et de l’autre la transmission fidèle du message n’est pas garantie. Ce dernier peut subir des variations d’un messager à l’autre, d’une génération à l’autre, en raison du changement de contexte socio-historique, ou du fait que chaque transmetteur y ajoute une part de sa sensibilité, de ses émotions, de son vécu personnel, ce qui à la longue risque de dénaturer le message originel.
En revanche, comme dit l’adage, « les paroles s’envolent et les écrits restent ». Le message écrit rend compte fidèlement les faits et reste intangible de génération en génération. L’affirmation d’Amadou Hampâté-Bâ est compréhensible et valable dans le contexte de l’époque, dominé par l’analphabétisme. Il était urgent d’agir à cette époque, et il le dit lui-même dans son plaidoyer : « il s’agira d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort des traditionalistes qui en sont les dépositaires », au même titre que les statues de Nubie. Il était donc question de sauver ces valeurs culturelles en les consignant par écrit, tâche à laquelle lui-même s’est attelé toute sa vie dans ses œuvres littéraires.
Autre temps, autres mœurs, nous constatons qu’aujourd’hui, cette vision des choses est battue en brèche, car les traditions ancestrales se trouvent très souvent en porte-à-faux avec les valeurs du monde moderne.
Ce qui était vrai en 1960 ne l’est plus de nos jours ; les vieillards d’aujourd’hui ne sont plus considérés comme des bibliothèques vivantes pour les raisons suivantes :
- Le taux de scolarisation de plus en plus élevé a fait reculer l’analphabétisme livresque, mais on constate une inculture grandissante chez les jeunes générations en ce qui concerne les valeurs traditionnelles, remplacées peu à peu par les valeurs étrangères, notamment occidentales.
- La tradition orale est supplantée par de nouveaux modes de communication, à savoir la littérature, l’audiovisuel, la cinématographie, les technologies de l’information telles que le téléphone, Internet et les réseaux sociaux.
- Les valeurs humaines mises en exergue par les cultures traditionnelles sont aujourd’hui en perte de vitesse, supplantées par le pouvoir et l’argent. Le paraître et le futile ont a replacé la valeur intrinsèque de l’être. L’avoir, l’engouement pour le matériel, l’aspect mercantile sont prédominants dans la société moderne, où l’homme n’est plus considéré comme une fin, mais comme un moyen commercialisable.
Il n’y a plus aucune considération, aucun respect de nos jours pour les personnes ne possédant pas le pouvoir et l’argent ; même les chefs traditionnels ne sont plus que des auxiliaires, des faire-valoir dépouillés de leur aura et de leur respectabilité d’antan, par les colons dans un premier temps, et ensuite par les gouvernants de leur pays.
Bon nombre d’Africains sont aujourd’hui en errance culturelle, en mal de repères, ayant a perdu leurs racines et leur identité ; ils ne savent plus d’où ils viennent et peinent à trouver leur place dans le monde moderne.
Caroline Meva