Depuis la prestation de serment de Paul Biya le 6 novembre dernier — cérémonie orchestrée par son fidèle compagnon de quatre décennies, Cavaye Yéguié Djibril, et son désormais célèbre « stylo magique » censé dessiner le futur gouvernement — Yaoundé retient son souffle.
Chacun scrute, spécule, raconte avoir « des informations »… mais personne ne sait rien. Même les mieux introduits.
Pourtant, comme le rappelait François Mitterrand dans Le coup d’État permanent, « il y a des ministres… Il se murmure qu’il y a encore un Premier ministre. Mais il n’y a plus de gouvernement ».
Une phrase qui résonne étrangement avec la réalité camerounaise : ici, les gouvernements passent, défilent, se succèdent… sans jamais vraiment changer la vie des citoyens.
Car au fond, et l’histoire récente le confirme : au Cameroun, un ministre ne sert pas à grand-chose.
Des compétences diluées, un pouvoir émietté
Officiellement, le Cameroun compte une quarantaine de ministères animés par 63 membres du gouvernement — ministres d’État, ministres, ministres délégués, chargés de mission, secrétaires d’État. Une pyramide hypertrophiée qui multiplie chevauchements d’attributions, inertie et blocages en cascade.
Le moindre projet — réforme, investissement, nomination — exige l’intervention d’une multitude d’autres ministères, agences, établissements publics.
Ajoutez à cela un système de marchés publics labyrinthique, saturé de commissions et contrôles en tous genres… et vous obtenez la paralysie totale.
Un ministre n’agit donc jamais seul. Pire : il ne peut agir tout court.
La vraie puissance : la bureaucratie
Mais le plus grand frein n’est pas horizontal. Il est vertical.
Directeurs, sous-directeurs, chefs de division, de service, délégués régionaux, préfets, sous-préfets… Une armée d’administratifs, souvent en poste depuis bien plus longtemps que les ministres eux-mêmes, maîtrise parfaitement les rouages, les lenteurs, les filtres.
Ce sont eux qui, dans les faits, décident de tout.
Résultat : l’administration fonctionne à l’envers.
C’est le ministre qui dépend des collaborateurs. Leur capacité de sabotage est immense, leur irresponsabilité quasi totale. Le public ne connaît pas leurs noms, mais ils contrôlent l’essentiel.
Chaque réunion de coordination se transforme en confessionnal où le ministre se lamente face à une machine qu’il ne maîtrise pas.
La primature et la présidence : les « gouvernements bis »
Mais la bureaucratie la plus redoutable ne se trouve ni dans les ministères ni dans les régions : elle est à la primature et à la présidence.
Là-bas, chaque grande décision doit être « arbitrée » par des conseillers techniques, chargés de mission ou attachés, souvent totalement inconnus du grand public, mais possédant un pouvoir colossal.
Ce sont eux — et non les ministres — qui évaluent, corrigent, retardent, autorisent ou enterrent les dossiers.
Le ministre devient simple « proposant ».
Pour avancer, certains n’hésitent pas à « motiver » ces conseillers. D’abord à la primature, ensuite à la présidence. Deux filtres, deux goulots d’étranglement, deux contre-gouvernements.
Entre fanfaronnade, intrigues et corruption
Privés de réel pouvoir, les ministres se rabattent sur trois activités principales :
1. Les cérémonies
Remise de dons au village, championnats de vacances, inaugurations, photos, caméras, gardes du corps…
L’apparence remplace l’action.
2. Les intrigues
Chaque ministre entretient une armée d’indics, délateurs et espions chargés de traquer tout ennemi potentiel. Les faux rapports alimentent suspicions et règlements de comptes.
3. La corruption
Faute de pouvoir réformer, on épuise les budgets de fonctionnement :
4-9, missions fictives, colloques inventés, carburant, matériel roulant, ateliers sans objet…
Un ballet de dépenses sans impact réel sur les citoyens.
Au final : une nomination qui ne profite qu’au clan
La nomination d’un ministre ne profite ni à la nation, ni à la région, ni aux populations.
Seuls sa famille, ses amis et ses proches y voient une opportunité d’« être en haut », comme le chantait Donny Elwood. La communauté d’origine du ministre en paie souvent le prix.
Marafa Hamidou Yaya, ancien SGPR, résumait parfaitement l’illusion dans une lettre mémorable adressée à Paul Biya :
Il n’y aurait en réalité « que dix ou quinze vrais ministres », les autres n’étant que « des fonctionnaires à qui j’ai donné le titre ».
Mais — ironie — ce sont précisément ces « fonctionnaires » qui se prennent réellement pour des ministres… et tiennent le système.
Au Cameroun, le problème n’est pas le nom du prochain ministre.
Le problème, c’est un système où le titre est honorifique, le pouvoir est ailleurs, et la décision n’existe plus.
Cameroun: Why Ministers Barely Matter
While Yaoundé anxiously awaits a new cabinet after President Paul Biya’s recent swearing-in, the country confronts a recurring truth: changing ministers rarely changes anything.
With overlapping ministries, suffocating bureaucracy, and the overwhelming influence of the Prime Minister’s Office and the Presidency, ministers have almost no real power.
They spend more time attending ceremonies, engaging in political intrigue, and exhausting operating budgets than implementing reforms.
Meanwhile, unseen bureaucrats — directors, advisers, and technical counselors — control the administrative machinery.
As former SGPR Marafa Hamidou Yaya once wrote to Paul Biya, only “ten or fifteen” members of government are truly ministers. The rest are simply civil servants with titles.
In this system, a new appointment benefits only family and friends — not the nation.
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Didier Cebas K.