Le 4 août 2026 restera une date clé dans l'histoire économique du Cameroun. Ce jour-là, le démantèlement tarifaire prévu par l'Accord de Partenariat Économique (APE) avec l'Union européenne et la Grande-Bretagne est entré dans sa 11e phase, avec une réduction de 70% des droits de douane sur les produits du 3e groupe. Parmi eux : véhicules utilitaires, carburants, ciments et peintures. Mais derrière ces chiffres techniques se cache une réalité bien plus complexe : celle d'un pays qui jongle entre des pertes fiscales colossales et une offensive commerciale chinoise qui redessine les règles du jeu.
Un processus irréversible, des pertes contenues
L'APE, c'est cette épée de Damoclès brandie depuis des années par les économistes camerounais. Un processus progressif prévoyant une réduction annuelle de 10% des tarifs douaniers jusqu'à une exonération totale en 2030 pour les produits du 3e groupe. Pour les produits du 2e groupe, c'est déjà fait : exonération totale depuis le 4 août 2023. Quant au 1er groupe, il bénéficie de cette faveur depuis le 4 août 2019.
« *Redoutés pour les pertes de recettes douanières colossales* » à leur lancement, les APE n'ont finalement pas provoqué l'hémorragie annoncée. Selon les chiffres officiels, les pertes cumulées sur dix ans atteignent environ 103 milliards de FCFA, soit un peu plus de 10 milliards en moyenne par an. Une goutte d'eau dans l'océan des recettes douanières qui ont franchi pour la première fois la barre des 1 000 milliards de FCFA en 2023.
Le paradoxe chinois
Comment expliquer cette résilience ? La réponse est à chercher du côté de l'Empire du Milieu. « La Chine a gagné 28,7% de parts du marché des importations de machines et équipements au Cameroun entre 2016 et 2024 », révèle le rapport 2024 sur la compétitivité de l'économie camerounaise . Sa part est passée de 23,8% à 52,5% sur la période. Une offensive qui s'est faite au détriment de l'Union européenne, dont les parts de marché ont reculé de près de 20% sur huit ans .
Un véritable séisme commercial. Alors que les APE devaient théoriquement renforcer la position des équipementiers européens, l'effet inverse s'est produit. « L'on observe (plutôt) une érosion de la part de l'UE dans les importations camerounaises de machines et équipements, et une ascension de la Chine », constate le Comité de compétitivité . Les industriels locaux sont sans équivoque : les équipements chinois sont plus compétitifs, et l'accès aux pièces de rechange est plus simple et moins coûteux .
Le boom des importations et le casse-tête de la maintenance
Cette combinaison a eu un effet inattendu : les importations de machines et équipements ont plus que doublé entre 2010 et 2024, passant de 243,7 à 573,6 milliards de FCFA. Un signe de modernisation, certes, mais qui cache une autre réalité. « *La détérioration de l'outil de production se poursuit, passant de 59,6% en 2022 à 60,1% en 2023* », alerte l'Institut national de la statistique . En clair, six équipements sur dix sont en mauvais état.
Un accès au marché européen sous conditions
Le ministère des Finances rappelle que l'APE n'est pas une voie à sens unique. Il constitue également une opportunité pour les exportateurs camerounais, dont les produits bénéficient d'un accès au marché européen en franchise de droits de douane, sous réserve du respect des conditions prévues par l'accord . Une aubaine pour les secteurs des hydrocarbures, du cacao et du bois, qui représentent l'essentiel des exportations camerounaises vers l'UE .
Le grand rendez-vous avec Pékin
Cette reconfiguration commerciale s'opère alors que le Cameroun vient de franchir une nouvelle étape dans ses relations avec la Chine. Le 10 décembre 2025, un accord-cadre a été signé à Yaoundé, première pierre de l'Accord de partenariat économique pour le développement partagé Chine-Afrique (APECA) . Objectif affiché : obtenir un accès en franchise de droits de douane des produits camerounais sur le marché chinois, qui compte 1,41 milliard de consommateurs . La ministre camerounaise de l'Économie a salué une « opportunité historique » .
L'heure des choix
Avec 1 600 milliards de FCFA d'échanges commerciaux bilatéraux en 2024, la Chine est déjà le premier partenaire commercial du Cameroun . La signature de l'accord-cadre APECA pourrait accélérer ce basculement, tandis que la 11e phase de l'APE marque une nouvelle étape du désengagement douanier avec l'Europe.
Pour les opérateurs économiques camerounais, l'heure est aux choix stratégiques. Saisir les opportunités offertes par l'APE pour renforcer les exportations vers l'Europe, tout en capitalisant sur les perspectives ouvertes par le marché chinois. Et relever un défi majeur : transformer cet afflux de machines et d'équipements en une modernisation durable de l'appareil productif.
L'économie camerounaise est à un tournant. Et ce tournant, il se joue désormais à Yaoundé, mais aussi à Bruxelles et à Pékin.
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The Chinese Offensive and the End of European Privileges: Cameroon at the Crossroads of a Commercial Revolution
As the EPA with the EU enters its 11th phase, Cameroon records losses of 10 billion FCFA per year. The Chinese offensive and new industrial challenges are reshaping the economic landscape. Analysis of a historic turning point.
August 4, 2026, marks a key date in Cameroon's economic history. On that day, the tariff dismantling provided for by the Economic Partnership Agreement (EPA) with the European Union and Great Britain entered its 11th phase, with a 70% reduction in customs duties on third-group products, including utility vehicles, fuels, cement, and paints. Behind these technical figures lies a much more complex reality: that of a country juggling colossal fiscal losses and a Chinese commercial offensive that is rewriting the rules of the game.
An Irreversible Process, Contained Losses
The EPA is the Damocles' sword that Cameroonian economists have been warning about for years. A progressive process providing for an annual 10% reduction in customs tariffs until total exemption in 2030 for third-group products. For second-group products, it's already done: total exemption since August 4, 2023. As for the first group, it has enjoyed this favor since August 4, 2019.
"Feared for their colossal customs revenue losses" at their launch, the EPAs ultimately did not cause the announced hemorrhage. According to official figures, cumulative losses over ten years amount to approximately 103 billion FCFA, or just over 10 billion on average per year. A drop in the ocean of customs revenues that crossed the 1,000 billion FCFA mark for the first time in 2023.
The Chinese Paradox
How to explain this resilience? The answer lies with the Middle Kingdom. "China gained 28.7% of market share in imports of machinery and equipment in Cameroon between 2016 and 2024," reveals the 2024 report on the competitiveness of the Cameroonian economy . Its share rose from 23.8% to 52.5% over the period. An offensive that came at the expense of the European Union, whose market share fell by nearly 20% over eight years .
A veritable commercial earthquake. While the EPAs were theoretically supposed to strengthen the position of European equipment manufacturers, the opposite effect has occurred. "We observe (rather) an erosion of the EU's share in Cameroonian imports of machinery and equipment, and a rise of China," notes the Competitiveness Committee . Local industrialists are unequivocal: Chinese equipment is more competitive, and access to spare parts is simpler and less costly .
The Import Boom and the Maintenance Puzzle
This combination has had an unexpected effect: imports of machinery and equipment more than doubled between 2010 and 2024, from 243.7 to 573.6 billion FCFA. A sign of modernization, certainly, but one that hides another reality. "*The deterioration of the production tool continues, rising from 59.6% in 2022 to 60.1% in 2023*," warns the National Institute of Statistics . In other words, six out of ten pieces of equipment are in poor condition.
Access to the European Market Under Conditions
The Ministry of Finance reminds that the EPA is not a one-way street. It also represents an opportunity for Cameroonian exporters, whose products benefit from duty-free access to the European market, subject to compliance with the conditions provided for in the agreement . A boon for the hydrocarbons, cocoa, and timber sectors, which represent the bulk of Cameroonian exports to the EU .
The Great Rendezvous with Beijing
This commercial reconfiguration is taking place as Cameroon has just crossed a new milestone in its relations with China. On December 10, 2025, a framework agreement was signed in Yaoundé, the first stone of the China-Africa Shared Development Economic Partnership Agreement (APECA) . The stated objective: to obtain duty-free access for Cameroonian products to the Chinese market, which has 1.41 billion consumers . The Cameroonian Minister of Economy hailed a "historic opportunity" .
The Hour of Choices
With 1,600 billion FCFA in bilateral trade in 2024, China is already Cameroon's leading trading partner . The signing of the APECA framework agreement could accelerate this shift, while the 11th phase of the EPA marks a new step in customs disengagement with Europe.
For Cameroonian economic operators, the time has come for strategic choices. Seizing the opportunities offered by the EPA to strengthen exports to Europe, while capitalizing on the prospects opened up by the Chinese market. And meeting a major challenge: transforming this influx of machinery and equipment into a sustainable modernization of the productive apparatus.
Cameroon's economy is at a turning point. And this turning point is now being played out in Yaoundé, but also in Brussels and Beijing.
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Didier Cebas K.