Publicité

Crevette au Cameroun : 4 milliards FCFA de pertes, 84 % d’informel… une filière stratégique au bord du gâchis

Malgré un potentiel énorme, la filière crevette au Cameroun souffre de pertes massives, d’informalité et d’un accès bloqué aux marchés européens. Décryptage d’un secteur clé en crise.

Publicité

Crevette au Cameroun : une richesse mal exploitée entre pertes, informalité et blocages à l’export


Présentée comme le principal produit halieutique d’exportation du Cameroun, la crevette incarne un paradoxe économique saisissant. Derrière son potentiel reconnu sur les marchés internationaux, la filière reste plombée par des faiblesses structurelles majeures : informalité dominante, chaîne de froid défaillante, pertes post-capture massives et difficultés d’accès aux marchés les plus rémunérateurs.


C’est le constat sans détour dressé par une étude menée dans le cadre du programme FISH4ACP, en lien avec l’élaboration d’un modèle économique pour le Laboratoire national vétérinaire (LANAVET).


Une filière dynamique… mais déséquilibrée


Avec plus de 11 000 acteurs directs, la filière crevette pèse un poids économique non négligeable. Elle mobilise 4 085 pêcheurs, près de 3 500 commerçants, 200 transporteurs, une centaine d’unités de transformation et une dizaine d’exportateurs. Sa valeur ajoutée est estimée à 47 millions de dollars, soit environ 12 % du PIB du secteur de la pêche, pour une production artisanale annuelle de 6 002 tonnes.


Mais cette vitalité masque de profondes fragilités. L’étude révèle notamment que 61,5 % des pêcheurs actifs sont d’origine nigériane sur le segment de la capture, un maillon pourtant stratégique. Une donnée qui interroge sur la place réelle des acteurs locaux dans l’exploitation de la ressource.


Autre signal d’alerte : 84 % des commerçants opèrent dans l’informel, limitant la traçabilité des flux et la capacité de régulation des pouvoirs publics. Résultat, 86 % des bénéfices sont captés par les industriels et grossistes, accentuant les inégalités au sein de la chaîne de valeur. À cela s’ajoute un accès quasi inexistant au financement formel, dont ne bénéficient que 3 % des pêcheurs.


Des circuits de distribution désorganisés


La commercialisation de la crevette s’articule autour de trois circuits : 50 % pour le marché local, 30 % pour le marché national et 20 % pour l’exportation. Mais cette dernière reste fragmentée entre flux formels vers l’Asie (Chine, Malaisie, Vietnam) et circuits informels vers le Nigeria.


Le département du Ndian illustre cette désorganisation : 58 % de la production y fuit vers le Nigeria, faute d’infrastructures de conservation, notamment à Bakassi. Une situation qui échappe au contrôle fiscal et sanitaire, tout en réduisant la valeur captée par l’économie nationale.


La chaîne de froid, talon d’Achille du secteur


Le déficit logistique constitue l’un des principaux goulets d’étranglement. Selon l’étude, les pertes liées aux problèmes de conservation dépassent 4 milliards de FCFA par an.


Dans le détail :



  • 88 % des pêcheurs pointent le manque de glace comme cause majeure de dégradation ;

  • 89 % des unités enregistrent des pertes avant même le débarquement ;

  • 75 % des transports s’effectuent sans dispositif de conservation.


Dans ces conditions, la qualité sanitaire des produits est compromise, limitant fortement l’accès aux marchés formels et internationaux.


Marché européen fermé, crédibilité fragilisée


Depuis 2009, les crevettes camerounaises sont exclues du marché européen, en raison de non-conformités aux normes sanitaires (règlement CE n°146/2009). À cela s’ajoute le carton jaune infligé par l’Union européenne en 2021 pour insuffisance dans la lutte contre la pêche illégale.


Paradoxalement, le pays dispose d’un laboratoire national de contrôle… toujours non opérationnel. Un handicap majeur dans un contexte où la conformité sanitaire et la traçabilité sont devenues des exigences incontournables pour accéder aux marchés premium.


La gouvernance du secteur n’arrange rien : sept ministères interviennent sans véritable cadre de coordination, ralentissant les réformes et diluant les responsabilités.


Une réforme urgente pour capter la valeur


Face à ces défis, plusieurs pistes émergent. L’étude préconise notamment :



  • le développement d’infrastructures de froid (glacière, chambres froides, solutions solaires) ;

  • la création d’un guichet unique du crevetticulteur ;

  • la formalisation progressive des acteurs ;

  • l’opérationnalisation du laboratoire de contrôle.


L’adoption de la loi n°2024/019 du 23 décembre 2024, première législation spécifique au secteur, constitue une avancée. Mais sans mise en œuvre rigoureuse, son impact restera limité.


Au fond, le problème de la filière crevette au Cameroun n’est pas celui de la ressource. Il réside dans la capacité à structurer, conserver et valoriser cette richesse. Sans réforme profonde, le pays continuera de perdre une part significative de la valeur générée par un produit pourtant très prisé à l’international.




Shrimp Sector in Cameroon: High Potential Undermined by Losses, Informality, and Export Barriers


Cameroon’s shrimp industry, considered the country’s leading fishery export product, faces a striking paradox. Despite strong international demand, the sector is crippled by structural weaknesses, including widespread informality, poor cold chain infrastructure, significant post-harvest losses, and limited access to high-value export markets.


This is the key finding of a study conducted under the FISH4ACP program, linked to the development of an economic model for the National Veterinary Laboratory (LANAVET).


A dynamic yet unbalanced value chain


The shrimp sector involves over 11,000 direct actors, including 4,085 fishers, about 3,500 traders, 200 transporters, around 100 processing units, and roughly 10 exporting companies. It generates an estimated $47 million in added value, accounting for about 12% of the fisheries GDP, with annual artisanal production of 6,002 tons.


However, the study highlights critical imbalances. Notably, 61.5% of active fishers in the capture segment are Nigerian, raising concerns about local participation in a strategic link of the value chain.


Additionally, 84% of traders operate informally, limiting traceability and regulatory oversight. As a result, 86% of profits are captured by industrial players and wholesalers, leaving small-scale actors marginalized. Only 3% of fishers have access to formal credit.


Disorganized distribution channels


Shrimp distribution is split into three main channels: 50% local market, 30% national market, and 20% exports. Export flows are divided between formal trade to Asia (China, Malaysia, Vietnam) and informal exports to Nigeria.


In the Ndian division, up to 58% of production leaks into Nigeria, largely due to the lack of cold storage infrastructure in Bakassi. This weakens fiscal control and reduces national economic gains.


Cold chain failures driving massive losses


The absence of proper cold chain systems is a major bottleneck. Annual losses due to poor preservation exceed 4 billion FCFA.


Key figures include:



  • 88% of fishers cite lack of ice as the main issue;

  • 89% of operators report losses before landing;

  • 75% of transport occurs without refrigeration.


This severely impacts product quality and restricts access to international markets.


European market remains closed


Cameroon has been banned from exporting shrimp to the European Union since 2009 due to sanitary compliance issues. The situation worsened with an EU yellow card in 2021 over illegal fishing concerns.


Although a national testing laboratory exists, it remains non-operational—hindering compliance with international standards required by premium markets.


Fragmented governance further complicates reforms, with seven ministries involved without coordination.


Urgent need for structural reforms


The study recommends:



  • investing in cold chain infrastructure;

  • creating a one-stop shop for shrimp stakeholders;

  • formalizing actors;

  • operationalizing the national laboratory.


While the 2024 fisheries law marks progress, its effectiveness will depend on implementation.


Ultimately, Cameroon’s shrimp sector is not constrained by resource availability but by its inability to efficiently structure, preserve, and market its production. Without reforms, significant value will continue to slip through the cracks.


crevette Cameroun, pêche Cameroun, filière halieutique, économie Cameroun, export crevette Afrique, chaîne de froid Cameroun, LANAVET, FISH4ACP, pertes post-capture, marché européen pêche, pêche illégale Cameroun, Ndian Bakassi crevette, aquaculture Cameroun, informel Cameroun, industrie poisson Cameroun


Mouahna Divine

Publicité