Cameroun - Politique. Les Bamiléké dans le Cameroun d’aujourd’hui par Lamberton

cameroun24.net Vendredi le 09 Avril 2021 Opinion Imprimer Envoyer cet article à Nous suivre sur facebook Nous suivre sur twitter Revoir un Programme TV Grille des Programmes TV Où Vendre Où Danser Où Dormir au Cameroun
J. Lamberton, « Les Bamiléké dans le Cameroun d’aujourd’hui »

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Revue Française De Défense Nationale n° 178 Mars 1960 - p. 461-477
Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké (1), en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne.
Notre connaissance des Bamiléké reste superficielle faute d’un Griaule ou d’un Richard-Mollard capable de nous expliquer leurs problèmes qui se dressent sur de nombreux plans : démographique et social, national et international. Bamiléké .PNGDe là de graves difficultés, non seulement pour les résoudre mais simplement pour les poser correctement. Dans leur contexte, africain et camerounais, une logique commune d’homme blanc ne les discerne qu’au travers d’une optique déformante. L’avenir du Cameroun sera pourtant déterminé par leur solution.
Sans doute le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s’en désintéresser : ne s’est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et, ces problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus ? Il suffit, en outre, de regarder la carte pour voir que le Cameroun est inséré comme une clef de voûte dans l’édifice africain de la Communauté.


Le peuple bamiléké
Les monographies font état d’une « race » ou d’une ethnie Bamiléké ; en fait, les Bamiléké forment un peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale ; au Cameroun, du moins, le phénomène Bamiléké est sans équivalent.


Foule d’Afrique
Le Cameroun indépendant s’étend, aujourd’hui, sur 432 000 kilomètres carrés. Au temps des Allemands, le Kamerun couvrait 750 000 km2. En 1919, la Société des Nations procéda à une révision de ses frontières et au partage de son territoire, opération qui aurait dû se faire sans dommage. Car le Cameroun, du point de vue de l’ethnographie, est un assemblage disparate. Au Nord de la bande forestière équatoriale, 500 000 Foulbé musulmans, organisés en sultanats, dominent 800 000 Kirdis animistes. Au Sud-Est d’une ligne qui, partant du littoral dans le voisinage de Douala, passerait par Bafia (à cent kilomètres au Nord de Yaoundé) s’étale une mosaïque de tribus. Les unes agglomèrent 200 000 Bassa établis autour d’Edéa ; les autres, 500 000 Pahouin qui se distinguent en Ewondo, Boulou, Fang… On trouve encore des Bakoko, cousins des Bassa, le long des côtes ; des Pygmées au cœur de la forêt, etc… Au total, un million de Bantou peuplent la forêt camerounaise.

Entre la ligne que nous venons de tirer et la frontière occidentale du Cameroun, vivent 700 000 individus qui, presque tous, appartiennent à un même peuple dont on ne sait s’il est licite de le ranger dans le groupe soudanais, mais dont on peut affirmer qu’il n’est pas bantou.
Ils occupent, suivant le découpage administratif, le département Bamiléké, chef-lieu : Dschang ; sa superficie est de 7 000 kilomètres carrés que se disputent, sans en perdre un pouce, 500 000 habitants ; soit une densité moyenne de 70 habitants au km2. Mais il s’agit d’une région de montagnes et ce chiffre ne traduit que de manière imparfaite une surpopulation tout à fait exceptionnelle en Afrique : dans l’arrondissement de Bafoussam, le peuplement dépasse 400 habitants au km2.

Aussi, débordent-ils dans les départements voisins. Au Nord, ils peuplent un bon tiers du département Bamoun où ils sont plus de 20 000 contre 60 000 musulmans soumis au sultan de Foumban. Ils se répandent plus volontiers vers le Sud : 70 000 Bamiléké ont envahi le département du Mungo qui totalise 11 000 âmes ; 8 000 s’implantent dans le département du Nkam en repoussant résolument les 30 000 naturels vers l’Est. Enfin, la ville de Douala, dont le périmètre urbain coïncide sensiblement avec les limites du département du Wouri, compte 80 000 Bamiléké pour une population totale de 120 000 Africains.

Douala est, pratiquement, une capitale Bamiléké.
Le long de la frontière, depuis Douala jusqu’à Foumban, c’est donc un bloc homogène de 700 000 Bamiléké qui pèse sur la nation camerounaise dont elle incline le destin sur une pente hasardeuse.
Lorsque la S.D.N. traça la frontière entre le Cameroun sous mandat français et le Cameroon sous mandat britannique, elle obéit à des considérations principalement géographiques : la ligne de partage suit le faîte du chaînon volcanique qui s’étire en ligne droite du mont Cameroun (altitude 4 070 m), aux monts Bambuto (culminant vers 1 600 mètres) ; malheureusement, elle trancha, se faisant, en plein pays Bamiléké. 300 000 Bamiléké subsistent, pour l’instant, sous la tutelle du Royaume-Uni.

Récapitulons nos dénombrements ; ajoutons les Bamiléké qui ont essaimé dans le Sud-Est du Cameroun : 6 000 à Yaoundé, 4 à 5 000 dans la vallée de la Sanaga, nous trouvons que le peuple Bamiléké comprend plus d’un million d’individus — c’est-à-dire approximativement le tiers de la population totale du Cameroun indépendant — qui forment un rassemblement compact, à cheval sur la frontière anglo-camerounaise.

Qui sont les Bamiléké ?
Première surprise : sauf lorsqu’ils s’expriment en français, les Bamiléké n’emploient guère cette dénomination pour désigner les gens de leur race. Les Allemands, puis les Anglais après eux, ne les connaissent que sous le nom de « grassfields », un terme pidgin que, du moins, tous les intéressés comprennent de part et d’autre de la frontière. Pour leurs voisins Bamoun, les Bamiléké sont des Pa Nkoutou, « ceux d’en haut » ou « les Montagnards » ; on admet généralement que le mot « Bamiléké » fut forgé sur le même modèle — avec un gros barbarisme — par un linguiste d’occasion : leke = le vallon ; mileke = les vallons ; bamiléké = ceux des vallons. L’explication est plausible ; son exactitude importe peu : aujourd’hui pour les Camerounais francophones, et pour la plupart des autres, les Bamiléké sont des Bamiléké.

Il est vrai, en outre, que le département Bamiléké est un pays de vallons entaillant profondément un plateau déboisé. Naguère, il était couvert de forêts comme les plaines avoisinantes qu’il surplombe de ses 1 200 mètres. Les Bamiléké ont abattu les arbres, essouché le sol et l’ont mis en culture. Par endroits, on pourrait se croire au Japon tant la terre est sarclée, jardinée, soigneusement protégée contre le vent, le soleil et les passants. Pour qui parcourt l’Afrique, c’est une seconde surprise.
Le terrain volcanique est fertile : depuis plusieurs années, à côté des cultures vivrières, les Bamiléké ont développé des plantations de caféiers. Dans les départements voisins, ils ont introduit cette nouvelle forme d’activité, particulièrement dans le Mungo où ils fournissent la plus grande part de la main-d’œuvre employée sur les vastes exploitations bananières qui sont la propriété de sociétés européennes ; ils exploitent aussi leurs propres bananeraies. De ce fait, ils subissent les fluctuations qui affectent la commercialisation de produits tels que le café et la banane : sources de gros profits quand le marché mondial offre des prix élevés ; causes de ruines brutales quand les cours s’effondrent.

Sur le versant britannique des volcans, l’habitat bamiléké présente le même aspect ; avec une différence néanmoins. La France a considérablement amélioré l’infrastructure économique, notamment les communications, dans les régions où prédominent les planteurs bamiléké. Le département Bamiléké est pourvu d’un excellent réseau routier ; de Foumban à Douala, une route asphaltée, qui longe le vieux chemin de fer allemand du Mungo, permet, dans les meilleures conditions, d’écouler les récoltes vers le double port de Bonaberi-Douala ; elle facilite les déplacements mais favorise, en même temps, le vagabondage et alimente sans contrôle le prolétariat bamiléké de Douala.

Par rapport au Cameroun indépendant, le Cameroon sous tutelle britannique fait figure de parent pauvre, négligé par la nation tutrice ; son unique route est mauvaise et ne conduit vers aucun débouché : les cars de voyageurs qui relient Bamenda à Kumba au Cameroon britannique, empruntent la route de Mbouda à Mbanga, de l’autre côté de la frontière. Et surtout, les récoltes des « grassfields », du côté anglais, ne peuvent être exportées qu’à la condition d’être embarquées dans le port bananier de Bonaberi-Douala.

Quelle que soit l’attirance que le Nigeria exerce sur les « grassfields » placés sous la tutelle anglaise, ils n’en sont pas moins liés par le sang et par l’intérêt aux Bamiléké, leurs frères et leurs voisins.

La courte histoire des Bamiléké
L’histoire obscure, des Bamiléké, n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne révélait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun. Le gros de la population camerounaise appartient sans aucun doute au groupe bantou ; pour les Bamiléké, c’est moins sûr. En l’absence d’une enquête approfondie, force est de se référer à des travaux fragmentaires souvent contradictoires. Mais un point, au moins, échappe à la controverse : vers la fin du xviie siècle, le peuple Bamiléké glissait lentement des régions du Bornou — au Nord-Est de l’actuelle Nigeria — vers les massifs camerounais de l’Adamaoua. L’époque de son établissement sur le plateau qui porte aujourd’hui son nom est récent : au moment de la conquête allemande, vers 1905, la migration n’était pas achevée.
Il ne s’ensuit pas que l’on puisse trancher, sans hésitation, sur l’appartenance des Bamiléké au groupe soudanais, encore que maintes observations semblent étayer cette thèse : ainsi, la constitution monarchique de la chefferie, l’articulation d’un système social complexe de castes et de classes ; l’extension de l’artisanat ; les techniques de la métallurgie, de l’architecture ; les traditions artistiques des sculpteurs sur bois, des brodeurs, des fabricants de masques… On note, en contrepartie, des usages caractéristiques des civilisations bantou, peut-être même des influences pygmoïdes (exemple : les ceintures en peau de loutre dont se parent les dignitaires de certaines associations). Enfin, les dialectes bamiléké trahissent une profonde imprégnation bantou.
Les anthropologues s’en tirent en classant les Bamiléké dans la famille nigero-camerounienne (Delafosse) du groupe soudano-bantou (de Pedrals). Baumann qui les a étudiés plus sérieusement que quiconque, les qualifie de semi-bantou en spécifiant qu’« ils représentent la liaison entre la civilisation primitive ouest-africaine de la forêt vierge et les civilisations paléo-soudanaises et néo-soudanaises des savanes limitrophes ».

Conclusion prudente qui, du moins, éclaire la situation des Bamiléké dans le Cameroun d’aujourd’hui : ils y possèdent la force du nombre ; ils ne s’y sentent solidaires, ni des sultanats islamisés du Nord, ni des phylarchies démocratisées du Sud ; ils ont conscience de former un peuple dont une frontière arbitraire ne suffit pas à briser l’unité, ni à estomper les caractères originaux.

Une vallée des rois
L’originalité du peuple bamiléké, nous pouvons la découvrir, en particulier, dans son organisation ancestrale. On affirme qu’elle tombe en ruine sous les coups d’une jeunesse endoctrinée ; et c’est muni de ce postulat que le gouvernement de Yaoundé ne se fait pas faute d’intervenir dans le sens d’une évolution qui pourrait être, après tout, favorable à l’intégration des Bamiléké dans la famille camerounaise.

Hâtons-nous donc d’observer le dynamisme des Bamiléké à travers leurs institutions traditionnelles, avant qu’elles n’appartiennent au folklore.

Le fondement de la société bamiléké est la chefferie qui répond exactement aux conceptions de « La cité antique ». La chefferie n’est qu’une seule et même famille élargie à sa clientèle (2). C’est pourquoi, sans doute, Baumann croit reconnaître deux races en présence dans toute chefferie bamiléké : l’une parée d’avantages dont il gratifie les chefs et les notables ; elle serait plus grande, plus robuste, plus affinée, plus intelligente que la seconde qu’il assigne au vulgaire issu d’« assujettis de type paléo-négritique ».

Le Fong règne sur la chefferie entouré d’une noblesse de cour (Nken) ; c’est un roi-prêtre qui dirige ses fonctionnaires (Tcho Fe) par l’intermédiaire de ses ministres (Wala). Il juge en dernier ressort, officie dans les cérémonies du culte, gère le trésor public, commande ses guerriers… assume, en un mot, les pouvoirs et les charges d’un monarque souverain. Les chefferies se considèrent sur le même pied d’égalité quelle que soient leur puissance, l’étendue de leur domaine ou leur ancienneté. Si l’on trouve des chefferies-filles d’une chefferie-mère, leurs relations s’établissent moins suivant un rapport de vassalité qu’en vertu d’une convention d’alliance. Entre chefferies, les alliances ont un caractère essentiellement religieux ; pour en saisir la nature on peut, là encore, se reporter à Fustel de Coulanges.

On a recensé plus de cent chefferies.
L’originalité de l’organisation sociale bamiléké réside également dans le système complexe et persistant des « sociétés ».

Tout Bamiléké parvenu à l’adolescence, quel que soit son sexe, adhère sa vie durant à une ou à plusieurs « sociétés » auxquelles il se lie par un pacte du sang. Les sociétés poursuivent des buts divers : certaines ne sont que de simples « classes d’âge » ; d’autres ont un caractère religieux ; on trouve, en outre, des sociétés de femmes, de guerriers, etc… Les plus vivantes sont connues sous le nom de Kambuin (littéralement : association des riches) et de Mendjon (terme que certains font dériver, non sans audace, du pidgin : men-joint). La Kambuin est à la fois un conseil d’administration de la chefferie que préside le Fong et un syndicat de propriétaires ; elle joue donc un rôle économique de première importance. Dans les chefferies très peuplées, la société Kafasa, fonctionne exactement comme la Kambuin mais, semble-t-il, ses membres sont de moindre extraction. La Mendjon est une société populaire d’entr’aide et d’éducation ; il existe des Mendjon d’hommes, des Mendjon de femmes et, peut-être, des Mendjon mixtes. L’importance de telles sociétés tient à ce qu’elles offrent une tribune commode aux propagandes politiques. On aurait peine à comprendre l’actuelle rébellion bamiléké, comment elle se répand en tache d’huile autour de ses foyers, par quelles voies elle se propage jusqu’à Douala et Yaoundé, sans passer par les sociétés mendjon.

Si l’on tient pour irréversible une évolution des institutions traditionnelles qui sonne le glas de la chefferie bamiléké, il faut néanmoins constater la vitalité de certaines sociétés : c’est par leur intermédiaire que se répandent aujourd’hui les mots d’ordre de révoltes ; il serait imprudent de l’ignorer pour qui cherche à rétablir l’ordre et à se concilier les esprits.
 

Les problèmes bamiléké

Le plus difficile des problèmes bamiléké est de nature sociale. Le cadre de la chefferie éclate sous la poussée démographique ; l’émancipation d’une jeunesse scolarisée à 80 % se traduit par une impatience qui supporte mal la tyrannie hiératique des institutions ; mais surtout l’exutoire de la surpopulation est devenu trop étroit : la modernisation des grandes plantations progresse aux dépens de la main-d’œuvre et les villes sont impitoyables aux chômeurs.

Le chef, cet otage
Depuis quelques années, et suivant un courant qui submerge progressivement l’Afrique Noire, les Chefs traditionnels sont tenus pour les principaux responsables des convulsions populaires. Il faut avouer que, dans l’ensemble, les Fong bamiléké ne font rien pour leur défense. Beaucoup sont usés par l’âge et les excès. Englués dans leurs privilèges, ils refusent de voir qu’autour d’eux, les nouvelles générations sont inquiètes, indociles et regimbent sous le joug de coutumes qu’à l’école on tourne en dérision.

Nos Administrateurs, au temps de la tutelle française, ont eu conscience de ce problème, ils ont, tout de suite buté sur ses données. En réalité, que reproche-t-on aux chefs ? Leur conservatisme, leurs privilèges ?…

En 1954, le décès d’un Fong ouvrait la succession dans une chefferie de moyenne importance. Au mépris de la coutume, l’administration imposa l’intronisation d’un jeune étudiant, rappelé de France où son éducation se poursuivait sous les auspices d’une éminente personnalité catholique. Deux ans plus tard, en 1956, sa chefferie allumait le foyer qui embrase aujourd’hui tout le Bamiléké.
Fortes de cette fâcheuse expérience, les autorités s’avancent prudemment sur une voie si scabreuse ; elles croient découvrir une solution plus accessible dans la perspective d’une réforme agraire, remède à la mode… et qui économise une étiologie, susceptible, tout à la fois d’évincer la chefferie et d’améliorer le sort des ruraux.

Mais il est inexact que les fong soient « les propriétaires du sol, distribuant et confisquant les terres à qui et quand bon leur semble » (3). Si l’on en croit le coutumier, « tout Bamiléké est libre de posséder son terrain personnel (Nsagni) qu’il peut vendre, louer, laisser en héritage, mettre en garantie ». C’est seulement dans le cas où le propriétaire décide d’abandonner son village et va s’établir hors de sa chefferie natale que « son terrain est aliéné au profit du Fong qui en dispose à sa guise » (4).

En pays Bamiléké, la grande propriété existe, bien sûr ; mais il saute aux yeux que le morcellement des plantations en propriétés individuelles ridiculement exiguës, aggrave le mal autrement poignant et peut-être incurable d’un territoire surpeuplé.

Une autre complication vient des femmes. Chez les Bamiléké, l’homme est un artisan habile, un artiste inspiré parfois, un commerçant avisé, un défricheur et un chef de culture expérimenté ; un palabreur inlassable aussi. Mais il n’est pas laboureur : nous voulons dire qu’il répugne à manier la houe et à s’incliner sur son champ. Le travail de la terre est affaire de femmes. Aussi, le coutumier traite-t-il du mariage en termes de maquignon ; par exemple : « le mari possède tous les droits sur sa femme. Ses seules obligations, à son égard, sont de lui donner du sel, de l’huile de palme et, rarement, de la viande. Il doit lui fournir une pelle (5) et une matchette… L’homme n’est pas tenu de fournir à sa femme le vêtement. Il peut même lui interdire de porter des pagnes et d’acheter des étoffes, même si elle en a les moyens » (4). Il n’y a guère, la région Bamiléké était un pays de femmes nues. Aujourd’hui, seules quelques très vieilles paysannes vont encore au champ complètement dévêtues.

On n’aura pas de peine à croire que les filles Bamiléké instruites à l’école ou formées dans les Missions n’acceptent plus de bon gré d’être traitées comme un bétail. Au début de l’année dernière (1959), nous visitions une école rurale. Le maître, un jeune Bamiléké, nous présenta une fillette d’une dizaine d’années qui récita gentiment une poésie enfantine. Et comme elle s’approchait pour recevoir sa récompense, un gros chagrin fit ruisseler ses larmes. L’instituteur nous apprit que la fillette allait partir pour une chefferie éloignée offerte par le Fong, en guise de cadeau, à un notable de ses relations : c’est la coutume très répandue du Younkap. La femme ou la fille Bamiléké n’est, en effet, qu’un bien meuble, signe extérieur et source de richesses qui s’acquiert, se donne ou s’échange avec le minimum de formalités.

Seulement, les filles ne sont plus d’accord ; elles ont découvert les plaisirs de la couture, l’attrait d’une belle robe et que le travail de la terre, s’il est moins difficile, est également moins amusant qu’une page de lecture.

Encore quelques années et le Bamiléké devra sérieusement réviser ses procédés de culture ; la réforme agraire ne résoudra pas tous les problèmes agricoles.

De la montagne au bidonville
Pour desserrer le carcan des traditions et pour manger à sa faim, le Bamiléké se laisse aisément séduire par les promesses de la ville. Douala surtout l’attire. Il ne s’y sent pas dépaysé : le quartier sordide et malfamé de New Bell est une succursale du pays natal. Presque toutes les chefferies y entretiennent un représentant du Fong et une filiale de leurs sociétés. Pour se rendre compte à quel point Douala mérite son titre de capitale des Bamiléké, il suffit d’examiner comment ils s’y répartissent les emplois.

On peut avancer que les Bamiléké résidant à Douala y occupent 70 % des professions libérales exercées par des Africains, en y comprenant : les médecins, les avocats, les journalistes, les comptables, les employés de bureau. Ils tiennent 30 % des emplois de fonctionnaires appointés par le gouvernement. On compte 60 % de Bamiléké parmi les commerçants africains, 80 % parmi les artisans, 40 % parmi les ouvriers et 12 % parmi les domestiques.

Voilà le côté brillant de la médaille ; mais son revers est sombre.
En 1958, 18 000 chômeurs étaient recensés parmi les Bamiléké de Douala ; ce chiffre doit être majoré d’un quart pour tenir compte des vagabonds qui échappent à tout contrôle et n’en peuplent pas moins le bidonville de New Bell, vivant de rapines ou de charité.

Peut-on s’étonner que l’émeute soit si facile à déchaîner dans le grand port camerounais ?
L’intelligentsia des Bamiléké instruits remâche ses griefs et trouve occasion de les exacerber dans les réunions politiques toujours ardentes où les idées subversives germent et prolifèrent comme la végétation tropicale. Une plèbe abandonnée à sa triste misère forme une troupe toujours disponible et prête à s’enrôler pour le désordre et le pillage : de là, des explosions comme il s’en produisit en 1955. Un minimum d’organisation permet d’utiliser ses appétits pour des fins politiques précises : c’est ce qui se passe aujourd’hui.

Les seuls freins que rencontrent les instigateurs de violences sont le manque d’armes, la pusillanimité, et surtout l’appréhension que les noirs éprouvent à enfreindre les tabous : s’attaquer à l’autorité, tuer sans motif personnel, constituent des attentats maléfiques ; il est nécessaire qu’un « sorcier » de réputation confère une immunité magique, un « blindage », aux volontaires peu nombreux qui se vouent au terrorisme ; cependant les mêmes sorciers sont capables d’envoûter une assemblée par des incantations qui déchaînent l’hystérie des assistants et les poussent à des excès redoutables. Tout ce que nous avons pu lire dans le récit émouvant de R. Ruark (6) à propos des Mau Mau peut être transposé sans retouche dans le monde noir en général, et révèle assurément un aspect actuel avec moins de frénésie pourtant, de la révolte bamiléké.

Yaoundé se pose en capitale administrative du Cameroun ; mais la capitale véritable, c’est Douala. C’est à New Bell que sourdent les courants d’idées, que se forgent les mots d’ordre des partis et les consignes des syndicats, que se déchaînent les forces de l’insurrection. Douala, « capitale bamiléké » est maintenant prête à recevoir les fondations d’une structure de type marxiste laquelle, ainsi que le soulignait M. J. Gascuel (7) trouve un terrain propice en tout lieu où « une masse grégaire quasi inculte coexiste avec une petite minorité d’évolués avides de pouvoir ».

Intervention des mauvais bergers
Les partis politiques du Cameroun dévoilent, presque toujours, un recrutement et des prétentions qui s’inscrivent dans un cadre ethnique, voire tribal. L’organisation marxiste, elle-même, l’U.P.C, qui se targue de réaliser l’Union des Populations Camerounaises, n’échappe pas à la règle. Cette affirmation peut surprendre ; il n’est pas difficile de l’éprouver pour peu que l’on s’attache à dissiper la confusion entretenue par un vocabulaire et des concepts qui, transplantés sous le ciel équatorial, perdent leur vigueur sinon toute signification.

L’U.P.C. soutient deux revendications essentielles : l’indépendance et la réunification. Qu’est-ce à dire ? La réponse est moins évidente et surtout moins simple qu’on pourrait le présumer.
L’U.P.C. fut constituée en 1953 à partir de la section camerounaise du Rassemblement Démocratique Africain.

On se souvient qu’après la prétendue « trahison » de M. Houphouet-Boigny, ce parti qui avait essaimé dans tous les territoires africains d’allégeance française, se disloqua : ainsi naquit l’U.P.C. d’Um Nyobé Ruben et de Moumie Félix l’un et l’autre révolutionnaires acharnés et nationalistes intransigeants.

Prêtons attention toutefois que de telles qualifications sont moins significatives que les suivantes : Um Nyobé était de « race » bassa ; Moumie est un Bamiléké. L’U.P.C. reflète, sous quelque face qu’on l’observe, ce dualisme ethnique : les militants de l’U.P.C. — à d’infimes exceptions près — se recrutent exclusivement parmi les Bassa et parmi les Bamiléké ; en 1955, le soulèvement qui embrasa le Sud du Cameroun, à l’exception du pays Bassa, fut décidé par la fraction bamiléké de l’U.P.C. contre l’avis de son secrétaire général, le Bassa Um Nyobé ; en 1957-58, la rébellion de la Sanaga Maritime, dirigée par Um Nyobé, ensanglanta le seul pays Bassa dans l’indifférence complète des Bamiléké. Enfin, nous allons voir que les revendications de l’U.P.C. répondent plus spécialement au vœu des Bassa lorsqu’il s’agit de l’indépendance et à une aspiration exclusivement bamiléké lorsqu’elles concernent la réunification.

Chacun sait de quel attrait mystique se pare le terme « indépendance » ; c’est un slogan commode qui impressionne d’autant plus que son ambiguïté permet les suggestions les plus séduisantes.
Il est impossible de s’assurer que les Pahouin dans le Sud, les Musulmans et à fortiori, les Kirdi dans le Nord du Cameroun aient revendiqué l’indépendance avec une profonde conviction. Il n’est même pas certain, si l’on en juge par ce qui se passe au Cameroun britannique, que l’opinion des Bamiléké, même évolués, soit beaucoup plus éclairée. Tandis que pour les Bassa, l’indépendance implique la promesse bien concrète d’une restauration de la primauté bassa dans le Sud du Cameroun ; la conviction de pouvoir enfin briller dans l’arène politique d’un pays désormais affranchi de l’arbitrage de la France.

En comparaison, pour les Bamiléké, la partie essentielle du programme revendicatif de l’U.P.C. concerne évidemment la réunification. À tel point que lorsque l’U.P.C. fut frappée d’un arrêté d’interdiction pris à Yaoundé et menacée d’une mesure identique au Cameroon britannique, ses leaders exilés se camouflèrent sous la raison sociale du parti O.K., sigle pour One Kamerun (8).
Le parti O.K. ne prit même pas le soin de cacher qu’il continuait d’assumer le contrôle des filiales de l’U.P.C. : la J.D.C., association de la Jeunesse Démocratique Camerounaise, et l’U.D. E.F.E.C., Union des Femmes Camerounaises.

Entre le parti O.K. et l’U.P.C, la différence, à vrai dire considérable, se traduit surtout par l’élimination à peu près totale des Bassa depuis l’échec du soulèvement fomenté par Um Nyobé, la disparition de ce dernier, et le ralliement de ses lieutenants au gouvernement légitime.

Le parti O.K. n’a même plus besoin d’afficher un programme, son nom seul désigne le but qu’il poursuit : la réunification. Mais voici justement où l’on cesse de comprendre : car, enfin, le gouvernement de M. Abidjo n’œuvre-t-il pas dans le même sens, avec l’assentiment unanime de la nation camerounaise, avec les armes d’une diplomatie mondiale, avec les encouragements des Nations Unies ? La seule réticence qui se manifeste provient maintenant du Cameroon britannique et du chef de son gouvernement : M. Foncha, un Bamiléké.

La proie pour l’ombre
Alors, pourquoi la fureur bamiléké et l’acharnement de l’U.P.C. contre le gouvernement de M. Adhidjo, chef d’un État souverain, franchement acquis à l’idée de restaurer son pays dans ses frontières d’autrefois, et qui ne cesse d’offrir à ses adversaires les plus irréductibles, une franche discussion et l’oubli du passé ? Pourquoi, dans le même temps, le Cameroon britannique connaît-il des jours paisibles ? Comment l’assujettissement de ce territoire à la tutelle d’une puissance étrangère, pour quelles raisons le démembrement qu’une telle situation consacre et risque de perpétuer, ne soulèvent-ils point la même colère et la même indignation parmi les chefs de la révolte bamiléké, ni de la part des dirigeants de l’U.P.C. réfugiés à Konakry qui, dit-on, les inspirent ?
Aucun fait précis ne permet de répondre à de telles questions, il faut s’en tenir à des rapprochements.

Il est indéniable que les criminels qui se livrent à des attentats dans les départements de l’Ouest-Cameroun, ainsi que dans les villes de Douala et de Yaoundé se réclament de l’U.P.C. ; que la dictature révolutionnaire qui cherche à s’instaurer dans le département bamiléké invoque l’autorité des réfugiés de Konakry ; que la propagande encourageant la révolte reprend les thèmes et suit le programme subversif préconisé par Moumie Félix.

Dans ce contexte, le Cameroon britannique représente la base d’opérations et sans doute un relais de l’entreprise insurrectionnelle qui a tout avantage à y maintenir le calme pour écarter l’intervention des forces de police, d’ailleurs peu nombreuses, paralysées par la précarité des communications et l’imperméabilité d’une zone qui, le long de la frontière est connue sous le nom évocateur de « Black bush », et dont l’inefficacité s’est révélée à de nombreuses reprises.

Aussi peut-on reprocher aux autorités de Buea une complicité involontaire, excusable au su de leur impuissance, et se borner à les envier d’être bénéficiaires d’une situation paradoxale qui ne dessert que les intérêts du pays voisin.

Cependant, de temps à autre, se fait jour la conception d’un « Grand Bamiléké », lequel, sans considération de frontières, verrait le rassemblement des circonscriptions à fort peuplement bamiléké dans les limites d’un territoire doté d’une large autonomie. Le « Grand Bamiléké » incorporerait, évidemment, le port de Douala. À notre connaissance, cette suggestion n’a été présentée ouvertement qu’une seule fois au Cameroun. Ce fut par M. André-Marie M’Bida, prédécesseur du premier ministre actuel qui, dans « La Presse du Cameroun », exposa une thèse favorable à la constitution d’une confédération camerounaise ; les provinces de l’Ouest, où les Bamiléké sont en majorité, y prendraient place à côté des ensembles constitués par les départements islamisés du Nord d’une part, les régions christianisées du Sud d’autre part.
Nous avons déjà souligné quelle importance revêtait Douala pour l’économie du versant britannique des volcans bamiléké.

Les installations portuaires dans l’anse de Victoria et celles même de Port Harcourt, à plus de 700 km de Kumba, au bout d’une route coupée de bacs, ne soutiennent pas la comparaison avec les capacités offertes à Bonaberi-Douala pour évacuer les ressources en puissance, minières notamment, que recèlent le Cameroon britannique et le plateau sud oriental de la Nigeria.
Voilà qui incite à se demander si derrière les meneurs bamiléké ne se profileraient pas certains intérêts privés ou officieux auxquels M. Foncha devrait de présider le Gouvernement de Buea.
Il est remarquable à ce propos — mais bien d’autres motifs sont légitimes — que M. Foncha n’envisage le rattachement que sous une forme fédérative. Une telle prétention prend des proportions nouvelles dans la perspective du « Grand Bamiléké ».

Conclusion
Tels sont quelques-uns des problèmes qui, plus ou moins, motivent les désordres sanglants et, pour l’immédiat, menacent d’engendrer la famine dans le département Bamiléké ; mais, en outre, risquent d’entraîner le Cameroun — et la France qui lui apporte son aide — dans des aventures intérieures et dans des complications extérieures extrêmement inquiétantes.

Ces problèmes, nous venons de passer en revue les principaux : celui des chefferies, dont les Fong et les institutions n’ont pas suivi l’évolution des esprits et paraissent incapables de s’y adapter ; celui de la surpopulation qu’un territoire trop restreint ne peut plus contenir, mais qui ne trouve pas au dehors les débouchés nécessaires ; celui des femmes qui se montrent les plus acharnées à renverser l’ordre établi et à exciter la révolte ; celui des prolétariats urbains, proies offertes aux agitateurs communistes ; celui que posent les complicités occultes et peut-être déterminantes qui se trahissent dans les territoires voisins. Cette revue n’épuise pas leur liste : il faudrait y ajouter les rivalités de chefferies et les anciennes rancunes de familles et de clans… d’autres données sans doute nous échappent. Le pays Bamiléké est à l’heure actuelle un guêpier que l’on ne sait par quelle face il convient, il est possible de le saisir.

Pour le Cameroun d’aujourd’hui pourtant, tout dépend de la solution du problème Bamiléké. Car, vu de Yaoundé, il s’agit cette fois d’un problème global dans lequel se fondent les données tirées d’une situation locale qui appelle des réformes radicales et des décisions urgentes. La démographie, les institutions anachroniques, les malaises sociaux ne sont que des aspects fragmentaires du drame qui se noue dans le département Bamiléké mais dont l’action se déroule sur une scène qui ne connaît pas de frontières ; elle implique la Nigeria voisine et sa toile de fond reflète les couleurs de modernes impérialismes : jaune asiatique, rouge soviétique, noir guinéen… ou ganéen ? On ne distingue pas encore clairement.

Plongé, prématurément peut-être, dans l’exercice de la souveraineté, le Cameroun découvre, sur le plateau bamiléké, des angoisses qui jusqu’à présent lui avait été épargnées. ♦
(1) Bamiléké est un mot pluriel, ainsi que l’indique le préfixe ba (qui se déforme parfois en pa) ; de même, les mots qu’on lira plus loin : bassa, pahouin, que, pour cette raison, nous écrivons sans s.
(2) Le territoire de la chefferie est plus ou moins vaste, plus ou moins peuplé ; il est découpé en « groupements », ceux-ci en « quartiers », lesquels coiffent plusieurs villages ou hameaux, parfois toute ou partie d’une ville.
(3) G. CHAFFART dans la revue « Europe, France, Outre-Mer », livraison n° 355 de juin 1950.
(4) M. RIPERT : « Coutumier comparatif Bamiléké-Bamoun » (1923).
(5) La principale société de femmes porte le nom de Mue Su, ou Man Su (litt. : La mère de la pelle).
(6) Robert RUARK : « Le carnaval des Dieux ».
(7) Revue hebdomadaire « Perspectives », livraison n° 687 du 9 janvier 1960, article sur le Cameroun indépendant.
(8) La résurrection du vocable allemand dénonce simplement le partage opéré par la S.D.N. et ratifié par l’O.N.U.

 

UnMbomprêt.

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