G7: Un monde s’effondre

International. G7: Un monde s’effondre

| Nous suivre sur facebook | Nous suivre sur twitter |

L'Editorial de Marie-Claire NNANA, DP du quotidien à capitaux publics Cameroon-tribune



Les mots des éditorialistes européens et canadiens ne sont pas assez durs envers le président américain, Donald Trump, au lendemain du sommet des 7 pays les plus industrialisés (G7) qu’accueillait le Canada, au Québec, le 08 juin dernier, et qui s’est achevé sur un constat d’échec. En effet, sur tous les sujets d’intérêt commun, à savoir, le programme nucléaire iranien, les taxes commerciales, l’accord climatique global, le retour de la Russie dans le giron, des voix discordantes se sont fait entendre. Preuve que depuis l’élection du président Trump à la tête des Etats-Unis d’Amérique, et l’arrivée au pouvoir des partis nationalistes dans beaucoup de pays européens, le G7, et avec lui la cohésion stratégique du monde occidental, est en plein bouleversement, comme sur la voie du délitement.

Hasard de calendrier, à l’autre bout de la planète, le président chinois, Xi Jinping, était l’hôte, samedi dernier à Qingdao, des huit pays membres de l’Organisation de la coopération de Shanghai (OCS) dont la Russie, l’Inde et le Pakistan, et un invité observateur, l’Iran. Cette institution s’appuie clairement sur son poids démographique – 42% de la population mondiale - et son poids économique presque équivalent à celui de l’Amérique et de ses alliés, pour revendiquer un nouveau type de relations internationales. D’autant plus que dans une vingtaine d’années, le rapport de force économique des deux organisations est appelé à s’inverser.

Face à la résonnance médiatique démesurée des démonstrations de puissance et d’influence entre ces deux mondes symbolisés par le G7 et l’OCS, l’on pourrait être tenté de croire que l’univers se réduit à leurs récurrentes rivalités et à leurs seuls centres d’intérêt, qui tournent autour de la domination du marché, des profits colossaux subséquents, de l’arsenal guerrier conçu comme instrument de puissance et d’influence. Car l’objectif ultime ici est de demeurer ou de devenir les maîtres du monde. Dans ce duel à distance, quelle est donc la place de l’Afrique, terre de plus d’un milliard d’habitants, dotée d’innombrables ressources ? Deux erreurs d’appréciation sont à éviter à cet égard. Primo : celle de se persuader que ces combats ne nous concernent pas ; tant ils se déroulent loin de nous, sans nous. Bien au contraire : tôt ou tard, les conséquences de ces guerres commerciales et géopolitiques nous frapperont de plein fouet si nous n’anticipons pas. Secundo : celle de conclure que du fait de la présence de quelques chefs d’Etat africains invités au G7, les intérêts du continent s’y trouvent mieux pris en compte. Rien n’est moins sûr.

Ces dirigeants, cooptés comme on peut le supposer sur le critère du meilleur élève du système de valeurs occidentales, n’influencent pas l’agenda de la réunion et n’y ont pas une voix prépondérante. Ainsi, au moment même où les débats s’y focalisent sur les tensions commerciales entre alliés européens et américains, l’Afrique se démène contre ses propres démons : insécurité, terrorisme, sécheresse, faiblesse des structures de production industrielle, fluctuation des prix des matières premières, fixés ailleurs, par les acheteurs ; revendications sociopolitiques liées aux difficultés d’accès à l’école, à la santé, à l’emploi ; construction d’une conscience nationale et d’une démocratie véritable… Une chose est certaine : afin de nous prémunir des effets dévastateurs d’une guerre commerciale, l’Afrique doit avant tout apprendre à exister par ellemême et non pas uniquement comme pourvoyeuse de matières premières et débouché de produits manufacturés, mais comme une troisième voie possible entre deux chemins.

Sans doute, cela est-il plus facile à dire qu’à faire, au vu de la diversité humaine, culturelle, économique du continent. Mais ce sursaut salvateur de la conscience africaine, en supposant qu’elle existe, repose en fait sur un double mouvement : renoncer à une certaine structuration mentale post-coloniale qui extravertit nos économies et fait de nous d’éternels assistés, et postuler « la préférence africaine », en regardant un peu plus notre nombril, celui-ci étant compris comme le coeur du continent-même. Ce nouvel élan suppose aussi que l’on passe enfin de la rhétorique à l’implémentation. L’Afrique, terre d’opportunités, est une chanson qu’on a assez entendue et qui commence à rayer. Il convient, à ce moment incertain de l’histoire du monde, de prendre le courage de passer à la réalisation de projets concrets. Si le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), porté par quelques leaders africains dans les années 90 s’est enlisé dans les sables mouvants de l’administration et de la diplomatie, un autre grand projet nous paraît emblématique à cet égard, porteur de grands espoirs : la Zone de libre- échange continentale africaine (ZLECA). Trop critiquée pour son apathie, son manque d’ambition, de leadership, ou sa bureaucratie, l’Union africaine a fait un pas de géant sur la voie de l’intégration de l’Afrique, en projetant la plus grande zone de libre-échange du monde, avec un marché de 2500 milliards de dollars pour une population de 1,2 milliard de personnes.

Même si la ratification par les Etats est plus laborieuse pour des raisons compréhensibles, 44 Etats africains sur 55 ont déjà signé l’Accord de libre-échange. C’est un signal fort de la volonté politique au sein du club des dirigeants africains, et peut-être aussi la preuve que les nombreuses études et projections autour de la ZLECA ont convaincu les Africains qu’après avoir privilégié le commerce avec les partenaires extérieurs pendant plus de 50 ans sans déclencher un véritable décollage économique, c’est en donnant enfin une chance au commerce intra-africain que le continent amorcera sa vraie révolution industrielle. Et posera les bases d’un développement économique intégré, durable, compétitif à l’échelle mondiale. Trade, not aid, oui, mais avec l’Afrique d’abord. Certes, les obstacles ne manquent pas. Mais à trop les regarder, on crée des monstres imaginaires qui anesthésient le sens de l’action. Le monstre de la monnaie en l’occurrence, nous semble-t-il, est surfait. Lorsque les diverses barrières juridiques seront levées, les pays dont la monnaie est trop forte, et qui perdront en compétitivité, se réajusteront automatiquement, peut-on opiner, à la manière du profane. Autant le dire : ce n’est pas seulement de commerce dont l’Afrique aura besoin. Il faudra aussi favoriser les rapprochements des peuples, la compréhension et l’estime mutuelles. La fraternité.

Si un monde s’effondre aujourd’hui, ce n’est pas seulement celui de ceux qui régentent la planète, aujourd’hui divisés et talonnés par de redoutables concurrents. C’est aussi celui des laissés-pourcompte, les Africains, qui doivent se réarmer moralement pour se convaincre qu’un futur radieux est à leur portée. Il s’agit de changer radicalement de paradigme d’analyse et de vision. A titre d’exemple, c’est Michel Leiris, ethnologue français, qui écrivait en 1932, dans un livre au titre évocateur, L’Afrique fantôme : « Voici enfin l’Afrique, la terre des 50° à l’ombre, des convois d’esclaves, des festins cannibales, des crânes vides, de toutes les choses qui sont mangées, corrodées, perdues. » Aimé Césaire lui répondra admirablement en 1947 dans le Cahier d’un retour au pays natal : « Je vois l’Afrique, multiple et une, verticale dans la tumultueuse péripétie, avec ses bourrelets, ses nodules, un peu à part, mais à portée du siècle, comme un coeur de réserve. » Qui sait, ce coeur de réserve, bientôt, battra-t-il plus fort pour annoncer l’avènement d’une nouvelle Afrique, d’un nouveau monde, qui ne dépend que de notre volonté, de notre foi, et de nos efforts.

Marie-Claire NNANA

Opinion