Cameroun: « Je suis optimiste sur la pérennité de l’œuvre de Kadji » affirme Me Alain-Christian Monkam

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Avocat et fils de l’homme d’affaires Pascal Monkam, il s’exprime dans les colonnes du quotidien Mutations sur la nécessité de préserver le patrimoine du défunt patriarche.



Quel témoignage pouvez-vous faire sur l’homme d’affaire Joseph Kadji Defosso qui vient d’être inhumé ?
Mon témoignage sur Feu Joseph Kadji Defosso ne peut qu’être bref et emprunt d’humilité. En effet, à 45 ans, j’ai l’âge d’avoir été son fils ou même son petit fils. J’ai vu M. Kadji une seule fois dans ma vie lorsque j’avais autour de 10 ans. M. Kadji était venu rendre visite à mon père Pascal Monkam sur le chantier de sa maison à Bakassa. Par ailleurs, comme l’immense domicile de M. Kadji à Douala était accolé à l’hôtel La Falaise Bonanjo (où mon père a ses bureaux), j’ai eu plusieurs fois l’occasion, adolescent, de m’y rendre. En deux mots, Feu M. Kadji a porté haut le nom des Camerounais en général et des Bamilékés en particulier par ses nombreuses œuvres industrielles et sociales.

Selon vous, quel héritage laisse-t-il aux jeunes hommes d’affaires du Cameroun ?
Joseph Kadji Defosso, comme toute cette génération d’entrepreneurs nés pendant la colonisation française dont mon père Pascal Monkam et bien d’autres, nous lance un grand défi à nous jeunes Camerounais : Qu’est ce que vous serez capables de construire pour votre pays ? A partir de peu voire de rien, ils ont été capables de bâtir de groupes industriels internationaux. La tâche est très rude pour nous autres qui démarrons à peine ! Vous connaissez la légende urbaine qui dit qu’à encore 40 ans, M. Kadji était venu du village à Douala à pieds… Il a fait bien du chemin depuis. Je lui présente mes honneurs posthumes.

Ce patriarche a été très proche de votre papa, le patriarche Pascal Monkam. Comment interprétez-vous son témoignage lors de la cérémonie d’inhumation de Kadji Defosso ?
Mon père, Pascal Monkam, a fait un discours très applaudi lors des obsèques de son ami éternel. Il a notamment parlé de « rassemblement » et du destin de leurs œuvres industriels. J’avais moi-même déjà évoqué ces questions dans vos colonnes en 2010 mais je n’avais pas été compris à l’époque. Je constate que mes idées ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd et je remercie encore le quotidien MUTATIONS d’avoir ouvert ce débat à l’époque. Mon père Pascal Monkam doit désormais passer des discours publics aux actes privés en rassemblant sa nombreuse famille polygamique de 21 membres sans compter les tantes. Seul lui en a l’autorité, le pouvoir et la légitimité.

De votre expérience, quand un homme d’affaires de la stature de Kadji Defosso décède, quels sont les types de scénarios envisagés pour sa succession ?
Bien qu’étant avocat au Barreau de Paris et de Londres, je ne suis pas spécialiste des successions ! Mais en tant qu’observateur, je constate qu’il y a toujours deux types de scénarios dans la succession des grands hommes d’affaires au Cameroun : le cas le plus fréquent est la disparition des biens dans les 10 à 15 ans sur fond de conflits familiaux violents, surtout quand le Patriarche fondateur n’a pas rassemblé toute sa famille de son vivant. Le cas le plus rare et même inédit à ce jour est une transition en douceur dans la paix qui permet la poursuite de l’œuvre du père. La succession de M. Kadji tombera dans l’une ou l’autre de ces situations.

Pour le groupe Kadji, que faire, selon vous, pour conserver le riche patrimoine qu’a laissé ce patriarche ?
Une fois n’est pas coutume, je suis très optimiste sur la pérennité de l’œuvre de M. Kadji, car celui-ci a rassemblé sa famille de son vivant et depuis longtemps. Si je m’en tiens aux déclarations médiatiques de mon éminent confrère Maître Josette Kadji Defosso, son père a fait en sorte que chacun des enfants et petits-enfants ait une fonction dans l’une ou l’autre des nombreuses sociétés du Groupe Kadji. Il n’y a donc aucune raison que la famille Kadji se déchire et entraine la chute du Groupe. D’ailleurs, M. Kadji taquinait mon père en disant qu’au moins lui Kadji n’a pas de problème avec ses enfants…
En ce qui concerne la gestion du Groupe Kadji, il ne m’appartient pas de donner des conseils aux héritiers, et ce, d’autant moins que j’imagine que le Patriarche a dû laisser ses dernières volontés. Mais en tant qu’observateur, les grands Groupes de Sociétés au Cameroun doivent adopter d’urgence des méthodes de gestion moderne. Au premier chef, les différents héritiers d’un Groupe doivent se réunir pour désigner le Président du Conseil d’administration selon des règles transparentes, équitables et sincères. Ce président de Conseil d’administration devra gérer le Groupe comme un bon père de famille, réunir régulièrement le Conseil d’administration ainsi que l’Assemblée générale pour rendre un rapport sur sa gestion. A titre personnel, je pense qu’il est sain que ce ne soit pas toujours le même héritier qui dirige un Groupe familial. Je crois à la limitation des mandats, à savoir qu’à l’issue d’un mandat non-renouvelable consécutivement, le président désigné par la famille doit céder sa place à un autre qui peut avoir des idées plus fraiches.
Par dessus tout, il convient que les grands groupes camerounais soient contrôlés par des cabinets d’audit indépendants afin de faire échec ou de dénoncer des dérives financières qui aboutiront immanquablement, à terme, à la faillite du Groupe.

Quel serait votre vision si vous êtes à la tête du groupe Monkam ?
Je peux vous exposer brièvement ce que je ferai si mon père Pascal Monkam m’appelait de son vivant aux responsabilités. Je poursuivrai le travail de mon père visant à consolider le Groupe dans le secteur hôtelier dans deux directions. Au niveau du Cameroun, il y a trop d’acteurs dans ce secteur concurrentiel de l’hôtellerie et ça ne peut pas continuer comme ça. Certains doivent céder leur place. Il faut qu’il y ait des concentrations d’entreprise, même si ce sera très difficile car les fusions acquisitions ne sont pas encore ancrées dans nos mœurs d’affaires.
Au niveau de la sous-région Afrique centrale, je rechercherai des opportunités d’investissements. Le Groupe Monkam a déjà atteint la taille critique qui lui permettrait de se projeter à l’international régional pour devenir un grand nom de l’hôtellerie. Mon père, visionnaire de génie, a commencé cette internationalisation en investissant massivement dès la fin des années 90 en Afrique du Sud. Il convient de poursuivre cet effort mais plutôt dans les pays voisins du Cameroun, pour peu que le régime politique en place soit stable.
Concernant maintenant la famille Monkam, qui ne se limite pas forcément aux seuls descendants de mon père mais s’étend à tous les descendants de mon grand-père paternel dont je porte le nom, il convient de panser les blessures et de réconcilier. Sinon, rien ne sera possible. A l’image de la méthode de Feu M. Kadji, il conviendrait d’intégrer davantage de monde selon son expérience, ses compétences et ses motivations. Enfin, j’instituerai un règlement intérieur dans le Groupe Monkam afin de fixer quelques règles de fonctionnement, en particulier une clause d’âge minimum ou maximum des dirigeants ainsi qu’une autre clause rendant impossible l’aliénation du Groupe à des étrangers à la famille. Je sais que le Groupe alimentaire Auchan dispose de règles semblables en France.

En le disant comment allez-vous intégrer vos frères ?
Je ne suis l’ennemi de personne. En revanche, j’ai souvent en rêve le père de ma mère, Jeanne, première épouse de M. Pascal Monkam, qui avait lancé mon propre père dans les années 60 en lui prêtant une forte somme d’argent pour acheter son premier hôtel « Coin du Plaisir ». Mon grand-père maternel, Jean, me rend souvent visite la nuit et il me murmure bien des choses pendant mon sommeil…

Pascal Dibamou

Opinion