Cameroun - Travaux publics. Le silence de Bolloré ulcère les Camerounais après la catastrophe ferroviaire d'Eseka

  • Slate Afrique |
  • Publié : Mercredi le 26 Octobre 2016 09:23:05 |
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  • Opinion |

L'accident d'un train au Cameroun le 21 octobre a provoqué la mort de 79 personnes. L'entreprise Camrail est accusée d'avoir surchargé le train.

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En France, les médias détenus par le groupe de l'industriel Vincent Bolloré n'ont pas hésité à effacer son nom du drame. Le train 152 de la compagnie Cameroon Railways (Camrail), qui a déraillé vendredi 21 octobre en gare d'Eseka, a provoqué la mort d'au moins 79 morts. Une catastrophe terrible qui a endeuillé le pays.

Un nom revient en boucle dans la bouche des Camerounais: Vincent Bolloré. L'homme d'affaires français est l'actionnaire principal de la Camrail depuis la privatisation du secteur ferroviaire en 1999. Une précision que le journal gratuit Direct Matin, distribué dans les principaux centres urbains français, n'a pas daigné mentionner dans son édition du 24 octobre. Pourtant, la dépêche AFP reprise par le quotidien gratuit citait bien le nom du patron du groupe Bolloré Africa Logistics, qui règne sur le marché du transport en Afrique de l'Ouest.
«Je n'ai pas eu cinq heures de sommeil»

Cette stratégie de l'autruche est aussi menée par Vincent Bolloré et ses troupes au Cameroun. Lors de la journée de recueillement à Eseka, le 24 octobre, le représentant du groupe Bolloré sur place, Mohamed Abdoulaye Diop, n'a pas prononcé d'excuses de la part de l'industriel français, comme le rapporte Le Monde Afrique. Et ses propos ont résonné de manière étrange.

«Personnellement, depuis ce drame, je n'ai pas eu cinq heures de sommeil. J'étais désorienté. Mais hier, quand j'ai entendu le président du Cameroun nous parler de dynamisme, de volonté et de courage, j'ai compris le sens du combat», a notamment déclaré Mohamed Abdoulaye Diop.

Surtout, depuis son siège parisien le groupe garde le silence. «Chez Bolloré, l'on sait qu'une communication trop hâtive en Afrique risquerait de générer des effets pervers qui pourraient avoir un effet domino sur l'image du groupe dans l'ensemble de la sous-région», analyse La Tribune Afrique. La rentabilité avant l'humain. Cyrille Bolloré, le fils du grand patron, désormais à la tête de la branche Bolloré transports et logistics, a décidé d'appliquer une «prudence de sioux» fidèle à celle de son père. «Cyrille, en liaison directe avec son père, Vincent, veut attendre d'avoir le maximum d'éléments avant de communiquer, quitte à ce que les esprits s'échauffent un peu», a confié une source proche de la direction à La Tribune Afrique.
«Chuuuut, on pleure nos pertes en bénéfices»

Ce silence provoque la colère au Cameroun. Car la Camrail est accusée d'être responsable de l'accident à cause d'une surcharge du train auquel huit wagons avaient été ajoutés pour répondre à une hausse de la fréquentation sur la liaison entre Yaoundé et Douala. «Au niveau de Camrail qui est le concessionnaire de l'Etat pour le transport ferroviaire, il a été décidé en interne, je précise, d'augmenter les capacités du train voyageur»,a d'ailleurs déclaré le ministre des Transports.

«Il n'y a qu'une personne qui possède les trains au Cameroun. Camrail peut faire ce qu'il veut de nous, a confié Liliane Ngo Bisseck, une commerçante de 27 ans, à Le Monde. Le président Paul Biya doit comprendre que nous ne sommes plus colonisés. Il a dit qu'il avait demandé une enquête. C'est insuffisant. Son ministre [des transports] et Camrail doivent nous dire ce qui s'est passé. Ils doivent même aller en prison, s'il le faut».

Des messages de ce type se sont multipliés au Cameroun ces derniers jours. Les réseaux sociaux aussi servent d'exutoire. Bolloré est par exemple parodié en Tintin sur son train d'un autre âge:«Chuuuut, on pleure nos pertes en bénéfices».
La rançon du bénéfice à tout prix

Il est évidemment trop tôt pour tirer des conclusions sur la catastrophe d'Eseka, mais le délabrement du réseau ferré camerounais depuis sa privatisation est un problème que de nombreux observateurs ont déjà pointé. Vincent Bolloré a obtenu une concession de 35 ans pour exploiter le rail camerounais. Mais la course au profit le conduit à dépenser un minimum d'argent dans l'entretien des infrastructures. Une stratégie que dénonce fermement l'écrivain Eugène Ebodé dans une tribune.

«Depuis la privatisation des chemins de fer camerounais et la concession octroyée au groupe Bolloré en 1999, ce dernier est suspecté de n'avoir pour préoccupation que le profit et de négliger celui des engagements pris, notamment sur la maintenance et l'entretien des infrastructures».

Eugène Ebodé dénonce également la mainmise de Bolloré sur différents secteurs de l'économie camerounaise, qui lui permet d'agir à sa guise.

«Les firmes mondialisées disposant d'un pouvoir de quasi-Etat dans l'Etat ne jouissent-elles pas, du fait de l'inévitable collusion entre les sphères économiques et publiques, d'une impunité de fait? Les morts et les blessés sur les rails auront-ils droit au Droit? Les interférences de l'une à l'autre des sphères publique et privée donnent le sentiment d'une imbrication des acteurs qui aboutit au musellement de la justice sur l'autel de la raison économétrique».

Au-delà de l'aide qu'il se doit d'apporter aux victimes, le drame d'Eseka doit pousser l'Etat camerounais à engager une réflexion sur les privilèges accordés à Vincent Bolloré – et aux multinationales en général – au sein de l'économie locale.
 

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