Cameroun. Charles Tchoungang fait l'autopsie du Cameroun

  • Le Messager |
  • Publié : Jeudi le 08 Décembre 2011 12:09:11 |
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  • Opinion |

Dans cet entretien à bâtons rompus avec le quotidien Le Messager, l’ancien Bâtonnier de l’ordre des avocats du Cameroun, n’a pas mis des gants pour dire tout haut ce que d’aucuns susurrent en aparté. En quatre vingt dix minutes, l’homme qui nous reçoit ce mercredi 30 novembre 2011 dans sa villa cossue du très huppé quartier Bonapriso à Douala, aborde sans circonlocution et sans fioriture des sujets qui « fâchent », des sujets que plusieurs en mal de positionnement refusent d’aborder, surtout qu’on est à la veille d’un remaniement ministériel.

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Ambitions politiques obligent. Cet avocat émérite dont la réputation et le talent sont reconnus tant au Cameroun que hors de nos frontières, ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de parler de l’état de sa profession et précisément du barreau qu’il a su « hisser au point que cette institution ait été à l’époque, écoutée, respectée et consultée ». Même si on peut reprocher à ce diplômé de Sorbonne qui revient au Cameroun en 1983 un égo surdimensionné sur les bords, ce « fils de fonctionnaire » comme il aime à le rappeler, il n’en demeure pas moins que c’est un homme affable, simple et jovial qui reçoit Le Messager dans ses appartements privés. Dans lesquels vivent ce père de famille et ses trois enfants.

L’homme que d’autres langues trouvent « flambeur, noceur » à la limite épicurien, est aujourd’hui un casanier rangé, et avec plusieurs cordes à son arc. L’une des cordes que nous avons découvertes, est de loin en déphasage avec celle du virulent, pugnace et téméraire défenseur des causes perdues qu’on lui connaît. Charles Tchoungang, 57 piges élégantes, en dehors d’être « Prince » est aussi un amateur de la bonne cuisine. Il prend du plaisir à concocter des plats raffinés pour ses enfants et pour tous ceux qui lui sont chers. Cet amour pour la cuisine, laisse-t-il entendre, est le legs de « maman » dont le portrait trône dans la salle de séjour finement décorée.

Vêtu d’un t-shirt sombre d’une grande marque sportive, en dessous un Jeans aux couleurs sud-africaines et des sandales tissées aux pieds, le maître des lieux, n’en a pas l’air. Ne vous y trompez pas, ici c’est bien lui le boss. Entre quelques gorgées de scotch et des appels incessants sur ses (quatre) différents téléphones portables, il distille des confidences sur son départ et passage à la tête du barreau et sur la décrépitude dont cette institution fait l’objet, livre des scoops sur son action en tant que défenseur des droits de l’Homme et sur la société civile en général, tance l’opposition qui, selon lui, peine à convaincre parce qu’elle manque de discours cohérent, invective la presse à capitaux privés qui n’a pas su s’approprier l’héritage des précurseurs de la liberté de la presse au Cameroun, Pius Njawé ou Sévérin Tchounkeu entre autres, avec qui il a mené le combat ; l’opération Epervier, son bien-fondé et ses dérives. Bref, tout y passe. Ce leader d’opinion qui se réclame proche des vigiles de son quartier car «eux au moins sont vrais et entiers et j’apprends beaucoup d’eux », déverse carrément sa bile et, ce n’est pas exagéré, remonte les bretelles à la société camerounaise toute entière. Un vrai régal!

Maître, de prime abord, qu’est-ce qu’un avocat et quel est son rôle dans la société ?

C’est un juriste qui a choisi de représenter des personnes morales, des personnes physiques devant les juridictions et de leur apporter des conseils sur les procédures, de les exécuter. Il est aussi le défenseur des libertés essentielles dans un Etat de droit. C’est un contre-pouvoir.

Dans quelles circonstances quittez-vous la tête du barreau camerounais et quel bilan faites-vous en tant que bâtonnier ?

Je note seulement que c’est quatre ans après qu’un journaliste me pose cette question. C’est déjà ça ! Vous savez, j’ai décidé de me retirer de la course au bâtonnat après avoir constaté des violations de nos propres lois électorales. J’ai cru que l’on pouvait trouver un consensus mou sur la question, ce qui n’a pas été fait. Et n’étant pas capable d’adhérer à cette violation, Je suis parti. Personnellement, c’était un non-événement car les hommes partent et l’institution reste.

Pour le second volet de votre préoccupation, dans ma posture, je crois qu’il faut faire et laisser dire. Tous les acteurs de la société civile camerounaise et tous les acteurs de la justice camerounaise, particulièrement les avocats, savent quel est le bilan qui a été le nôtre à la tête de cette institution qui est forte. Il ne m’appartient pas de venir ici faire la litanie des travaux titanesques que nous avons accomplis à la tête de ce barreau tant aux plans national qu’international. Je veux seulement dire que j’ai restitué à mes successeurs un barreau plus fort, plus respecté et plus crédible que celui que j’ai moi-même reçu. Cet apport est déjà important. L’essentiel, c’est que chaque dirigeant d’une organisation ou d’un pays doit se dire que ni l’organisation ni le pays ne naît du néant. Chacun vient remplir son œuvre et part. Les organisations sont pérennes, ce sont les hommes qui passent. Par conséquent je crois que tout un chacun peut observer en terme comparatif ce que nous avons apporté au barreau du Cameroun, à la justice et à notre pays.

Quelle est votre vision sur le fonctionnement et l’avenir du barreau camerounais enclin aux querelles tribales et aux menaces d’implosion à chaque élection ?

Ma vison du barreau, je l’ai proposée à mes confrères lorsque j’étais candidat au bâtonnat, je crois c’est à la base de ce programme qu’ils m’ont porté à la tête de l’institution. Je pense n’avoir pas failli dans l’exercice de cette mission. J’observe comme tous les observateurs de la société camerounaise que notre barreau aujourd’hui est aphone et traversé par des clivages qui ne sont même pas tribaux.

C’est une question de gouvernance. A partir du moment où les mécanismes de gouvernance du barreau sont bloqués à cause des querelles individuelles, ça veut dire que les gens font passer leurs intérêts personnels avant l’intérêt général. Ce sont ces clivages-là et le manque de lisibilité sur la démarche politique qui font en sorte qu’on a l’impression aujourd’hui que le barreau est devenu une petite coquille où se recroquevillent des individus qui se tirent dessus à longueur de journée, à coup d’injures et de communiqués. Ça va faire bientôt des mois que nous ne parvenons pas à nous réunir pour discuter de nos problèmes, on a du mal à remplir une cabine téléphonique lorsque chaque assemblée est convoquée.

J’ai découvert dernièrement dans une chaîne de télévision locale que l’assemblée générale qui était prévue la semaine dernière, a été renvoyée. Personne ne sait pourquoi. On l’apprend comme ça ! Des avocats ne sont plus informés de manière épistolaire de la façon dont ils sont gouvernés et de la manière dont l’ordre est géré. Ça pose des problèmes graves, des dysfonctionnements importants. Quand le barreau ne marche pas en terme d’organisation, ça veut dire que c’est la justice qui est en danger dans un pays.

Par conséquent, nous n’arrivons plus à nous prononcer sur des questions qui interpellent le citoyen lambda parce que nous n’arrivons pas à régler nos propres problèmes en interne. Je pense qu’il faille mettre un terme à cette situation. J’apprends qu’il y a un blocage entre le principal dirigeant de l’ordre aujourd’hui et le président de l’assemblée générale des avocats, chacun arguant avoir raison sur l’autre. Finalement la troupe est dispersée et on ne sait pas où on va aujourd’hui. Je dis que nous avons une maison en errance.

Selon vous quelle est la voie de sortie ?

Chacun doit prendre ses responsabilités. A la fois les dirigeants actuels, parce que primo leur mandat est venu à échéance. Il y a donc une question de légitimité qui se pose. Deuxio, il faut que la chancellerie prenne ses responsabilités. Contrairement à ce que d’aucuns pensent, je ne crois pas que la question d’avoir un barreau national soit la cause même si on peut considérer que cette question peut apporter des solutions à court terme par l’éclatement du barreau.

Mais je dis simplement que les dirigeants actuels n’ont rien fait pour justifier le maintien d’un barreau national. Ceux qui ont toujours milité pour un éclatement du barreau, ont trouvé dans ce conflit ridicule des motifs pour proposer au chef de l’Etat que l’on éclate le barreau parce que les avocats n’arrivent pas à se gérer eux-mêmes. Alors que tous les ordres au Cameroun sont des ordres nationaux, il n’y a aucune raison pour que le seul ordre qui a toujours fait la fierté de ce pays soit éclaté, divisé tout simplement parce que des individus n’arrivent pas à s’entendre. Il faut renforcer les conditions pour pouvoir briguer le bâtonnat. On ne se lève pas un matin pour devenir bâtonnier ou président de l’assemblée générale des avocats. Quand vous voyez les jeunes avocats qui n’ont cinq ou huit de barreau, et commencent à rêver de devenir bâtonnier, ça pose quand même des problèmes graves ! Ce n’est pas un endroit pour faire fortune. C’est un endroit pour servir.

Malheureusement, plusieurs l’ignorent. Ils se disent « comme l’autre a bien gérer cette affaire avec beaucoup d’argent, moi aussi je vais le faire ». Non, on n’a pas les mêmes carnets d’adresses, on n’a pas les mêmes formations, on n’a pas la même philosophie de la justice et on n’a pas le même entregent. Et tout cela se construit ça ne se s’improvise pas. Quand vous devenez bâtonnier à 35 ans, à 40 ans, que faites-vous après de votre carrière et de votre vie? Tout ça c’est de la patience. Au départ j’étais aussi pressé qu’ils le sont aujourd’hui. Mais j’ai appris de mes prédécesseurs que c’est dans la durée que l’on construit des choses pérennes, ce n’est pas dans la précipitation.

Et l’image que donne le barreau aujourd’hui est une piètre image du barreau fort et puissant que nous avons légué. Un barreau qui était respecté, écouté, consulté…Aujourd’hui j’apprends qu’il y a un projet de code pénal très avancé qui n’a pas été débattu par le barreau, j’apprends qu’il y a un projet de code de procédure civile qui est très avancé, lui non plus n’a pas été débattu par le barreau du Cameroun. Sous mon mandat vous vous souvenez du code de procédure pénale qui a fait l’objet d’un débat national et le barreau a été impliqué à tous les niveaux où il fallait donner des avis techniques sur l’approbation de l’avant-projet de loi.

C’est la fonction d’un barreau d’être d’abord le défenseur des libertés et des droits de l’Homme dans un pays, d’être en tant qu’organe national, le consultant obligé de tous les projets gouvernementaux qui touchent à la vie des Camerounais, d’être également cette organisation qui, lorsque les choses ne vont pas bien, rappelle les violations de la constitution, de la loi, des règles applicables dans la cité. C’est ça la fonction d’un barreau. Je l’ai toujours dit, c’est le seul contre-pouvoir légitime dans un Etat de droit. Si dans un pays le barreau est affaibli, c’est la justice qui est affaiblie, ce sont les libertés qui sont en cause et c’est l’hyperpuissance de l’administration qui domine la vie des hommes dans la cité.

Vous avez été président d’une association de défense des droits de l’Homme, l’Ocdh (Organisation camerounaise des droits de l’Homme) en l’occurrence, qu’est-elle devenue ?

Vous savez, j’ai été président de plusieurs organisations de défense des droits de l’Homme. En tant qu’étudiant, j’ai été président de l’Association des juristes africains, que j’ai créée avec des amis africains à Paris. Nous avons fait un travail remarquable sur le continent. Mon militantisme en faveur des droits de l’Homme ne date de l’Ocdh. Cette organisation a été créée pour accompagner un mouvement qui me paraissait fondamental, c’est-à-dire, la sortie du Cameroun de l’Etat post-colonial à un Etat démocratique national.

Nous pensions qu’il fallait mettre un terme à tout l’arsenal juridique hérité de la colonisation qui empêchait aux Camerounais de s’exprimer, qui empêchait les partis politiques de se créer, qui empêchait les femmes de voyager sans l’autorisation de leurs maris etc. C’était des situations complètement aberrantes et je puis vous dire que le gouvernement était d’accord avec nous.

Le ministre Foumane Akam de l’Administration territoriale à l’époque et nous, avions travaillé là-dessus et ce projet a été finalisé. L’Ocdh est créée dans cette mouvance-là, pour défendre les libertés essentielles, la liberté de la presse, la liberté de pouvoir aller et venir, de pouvoir dire à un maire qui a mal géré sa commune qu’il a mal géré celle-ci, de pouvoir dire à un préfet qui a pris une décision illégale que sa décision est illégale, de pouvoir discuter avec un gouverneur sur la manière dont la région est gouvernée, de pouvoir dire au président de la République qu’il y a une inquiétude sur tel ou tel autre aspect de la vie en société, sans que cela entraîne forcément des représailles de cet Etat puissant et anonyme qui a confisqué pendant des décennies les libertés des Camerounais.

A l’époque, ce discours était peut-être avant-gardiste pour le Cameroun mais nous l’avons tenu vingt ans avant en Europe et dans certains pays d’Afrique. Il se trouve que le dire au Cameroun dans les années 80, était très audacieux. Heureusement aujourd’hui tout le monde en parle, c’est devenu la tarte à la crème où chacun voit midi à sa porte. Il y a une floraison d’organisations des droits de l’Homme au Cameroun et ça ne gène personne. Le 9 octobre dernier, on a vu que tout le monde peut se porter candidat à l’élection présidentielle…c’était inimaginable il y a vingt ans. C’est ce que nous revendiquions, ce n’était pas sorcier !

Pour ce qui est de la liberté de la presse, Njawé passait tout son temps avec moi sur les routes du Cameroun pour aller répondre des citations directes. Il était poursuivi partout à chaque sortie d’article. Chacun pensait que dire la vérité était un crime. Revendiquer la transparence dans la gouvernance était un problème. Dénoncer les dérives dans la gestion des fonds publics était tout aussi un crime. A l’époque c’était difficile mais je me réjouis que ce soit devenu quelque chose d’ordinaire. Pour revenir à ce qu’est devenue l’Ocdh, elle a été dissoute avec une vingtaine d’associations par un acte illégal et anticonstitutionnel. Son existence a pu montrer que la société civile était plus forte que les partis politiques.

Ce qui est quand même déplorable, c’est que le discours sur les droits de l’Homme ne porte plus parce que ceux qui le proclament n’y croient pas, ils n’en sont pas convaincus. Ils ne demandent pas des choses pérennes, ceci est dû par l’absence du renouvellement des élites. Nous avons fait notre travail historique, il appartient aux générations futures de le pérenniser en sachant que le mandat que nous donnons à nos dirigeants est un mandat sous contrôle, ce n’est pas un chèque en blanc.

Quelle est la situation des droits de l’Homme, dans quel sens a-t-elle évolué depuis les années 90 qui ont vu naître votre association ?

Je pense qu’on ne peut ne pas dire que le Cameroun ait fait un bond de géant dans ce secteur. Je me souviens quand je rentrais au Cameroun, c’était compliqué, vous ne pouviez pas discuter avec votre voisin sans qu’il ne se retourne pour vérifier s’il n’était pas écouté. Même dans les couples, on ne savait pas si l’époux ou l’épouse allait faire des rapports le soir pour dénoncer une colère citoyenne d’un Camerounais au regard d’un discours à la télé ou à la radio. Les journaux étaient aseptisés, la police ou l’armée était contre le citoyen.

Il y a vingt ans, on ne pouvait pas imaginer qu’une organisation créée par le président de la République comme la Conac, puisse mettre en cause des personnalités considérées à tort ou à raison comme étant au-dessus de tout soupçon. Le Cameroun a fait des efforts appréciables mais ça c’est la normalité. A l’époque ce qui était normal était l’interdiction des libertés. Aujourd’hui les libertés sont autorisées. D’où le débat sur ce que j’appelle des libertés formelles et des libertés concrètes. Le problème c’est que nous avons des libertés formelles. Mais au quotidien qu’est devenu le droit à l’école ? Vous voyez tout le trafic sur l’écolage, pour obtenir une place dans les grandes écoles, tout le monde sait qu’il y a des trafics. Ce qui veut dire qu’en fait la liberté est proclamée mais la pratique pose problème.

Il y a des libertés, ce que j’appelle les droits de l’Homme de la nouvelle génération, en dehors du droit civil et politique, il y a les droits sociaux, des droits économiques, le droit du travail, le droit à la santé…Dites-moi, qui prend en charge un Camerounais qui ne peut se procurer un comprimé? Il y a tous ces aspects des droits de l’Homme sur lesquels on travaille encore. Il y a également le (nouveau) droit à l’environnement saint. Dans ce chapitre, est-il normal que dans les villes de Douala et à Yaoundé qu’il y ait des industries brassicoles qui éjectent dans l’atmosphère, des gaz à effet de serre tous les jours ?

C’est vrai, ces usines ont été créées il y a des lustres mais il faut les obliger à délocaliser. Les Brasseries du Cameroun peuvent construire leurs usines à 15km de Douala, et Yaoundé pareil. Voilà une grosse industrie qui n’a pas de siège, (rire), vous voyez ce qui en fait office à Bali ? Nous l’avons dénoncé avec le colonel Etonde Ekotto. C’est déplorable. Il faut demander aux grosses multinationales qui font beaucoup d’argent chez nous de construire des sièges. Il faut que les Camerounais sachent quand une société investit au Cameroun en construisant par exemple un siège, c’est bien pour le pays. Les infrastructures, c’est fondamental. Par contre, le Pmuc a posé une action citoyenne avec leur immeuble, c’était le minimum. Cette bâtisse leur a coûté le budget publicitaire de la société en une année. Dans la même veine, vous avez les Américains (Cotco) qui ont construit leur siège à Bonapriso, ça embellit le quartier, et c’est bien. Il faut que ces entreprises sachent que l’époque des comptoirs coloniaux est révolue.

Gagner l’argent chez nous c’est bien, contribuer à faire en sorte que l’environnement, la vie de nos concitoyens s’améliore, c’est mieux. Voilà le partenariat gagnant-gagnant. Nos associations des droits de l’Homme doivent s’impliquer dans ces domaines pour rappeler qu’il n’est pas normal qu’entre Douala et Yaoundé, il n’y ait qu’une route aussi étroite, mal faite et, par-dessus tout payante. Quand un petit pont ou une buse s’effondre, la circulation est coupée, est-ce normal ? Dire ça est-ce faire de la politique ? Dire que l’énergie est importante en zone rurale, est-ce faire la politique ? Dire qu’on veut que les conditions de vie doivent changer, est-ce faire la politique ? Dire qu’on veut être bien dans son pays, est-ce faire la politique ?

Voilà des nouveaux droits. Les Camerounais sont fatigués des discours lénifiants, il faut tenir un discours de vérité. Pour parvenir à ce que les conditions de vie s’améliorent (pouvoir aller à l’école, se vêtir, se soigner), il faut que une distribution rationnelle et équitable des richesses. Je crois à la compétence, je crois à la distinction entre des gens brillants et ceux qui ne le sont pas. Mais on ne peut pas laisser une minorité s’accaparer de toute la fortune publique au nom de je ne sais quelle légitimité politique. C’est ce combat-là qu’aujourd’hui je soutiens. Le président de la République l’a dit, et je suis d’accord avec lui, qu’il faut mettre un terme à ce désordre. Les gens doivent rendre compte.

Nous savons que vous êtes de ceux qui, lors des années de braises (1990), ont souffert dans leur chair la répression du pouvoir en compagnie de certains leaders politiques. A ce jour et avec le recul, pensez-vous que la société civile et les partis politiques doivent mener le même combat pour l’alternance au pouvoir sans qu’il y ait amalgame d’ambitions ?

Puisque vous faites allusion à cette époque terrible, je veux dire d’abord que ce que nous avons vécu, Samuel Eboua, Ekwe Henriette, Ekane Anicet et Essaka, était fort. C’est vrai que certains m’ont dit qu’il fallait poursuivre l’Etat mais nous n’avions pas fait cela de manière inconsciente, on ne l’a pas fait parce qu’on voulait poursuivre l’Etat. Nous l’avions fait pour que les Camerounais voient comment des Camerounais faits d’esprit et de chair alors qu’ils n’avaient aucun problème particulier avec nous, pouvaient au nom de l’Etat, impunément torturer sans motif ou au seul motif qu’ils ont demandé la libéralisation du pays.

Et ça sur le plan symbolique, c’est quelque chose d’extrêmement fort. En plus, nous n’avons pas envoyé nos enfants comme je vois aujourd’hui les gens le faire. Nous n’avons pas envoyé nos petits frères, nous sommes allés nous-mêmes devant pour subir l’ostracisme et la violence d’un Etat qui avait cessé d’être légitime. Le fait que ce soit nous à l’époque, n’oubliez pas que M. Eboua avait été ministre d’Etat, secrétaire général de la présidence de la République, était d’un symbolisme incommensurable et tout le monde a su que ça pouvait arriver à tout le monde pour rien. J’entends aujourd’hui des cris d’orfraie dans le cadre de l’opération Epervier. Ce sont des réminiscences de cette violence d’Etat qui s’expriment de cette manière.

La loi dit que lorsque vous l’avez transgressée, on vous poursuit, on vous arrête, on peut même vous priver de vos libertés. Elle n’a jamais dit qu’on doit vous humilier, vous torturer ou que l’on doive vous priver de santé et de visite. Vous avez des agents publics qui trouvent plaisir à faire de la répression pour de la répression alors qu’il y a d’autres moyens plus démocratiques pour régler les conflits dans la cité. Pour revenir à votre question, 1990 c’est fini, ceux qui n’y ont pas été n’y seront jamais. Ceux qui courent après un nouveau 1990, se trompent parce que la conscience politique du Camerounais a évolué et les marchands d’illusions ne convainquent plus personne. J’observe que l’offre politique camerounaise aujourd’hui est insuffisante, les Camerounais ne croient plus aux acteurs politiques. C’est ce qui explique ce dégoût ou ce silence vis-à-vis des questions politiques. Quand vous voyez les scores de la dernière élection présidentielle, il y a de quoi avoir honte. Quand vous obtenez comme suffrage exprimé : 0,001% vous devez vous cachez. On est fatigué des gens qui ne disent que « poussez-vous que je m’y mette ».

Vous voulez diriger le Cameroun pour faire quoi ? Le temps passe et les mêmes discours sont répétés. Si vous regardez le Sdf aujourd’hui, il est complètement en déconfiture. Tous ceux qui faisaient la force de ce parti sont allés voir ailleurs. Si vous observez l’entourage des partis politiques, vous verrez que les leaders sincères -je dis bien sincères- tous, soit ils se sont retirés, soit ils ont crée leurs propres formations politiques. Où va-t-on avec ce rythme ? La question de l’alternance est inscrite dans nos institutions. Pour une alternance, il faut se préparer, avoir un discours cohérent qui convainc et mobilise les électeurs. En 90, on n’avait pas besoin de crier pour rassembler des gens. Chaque Camerounais sentait dans sa chair qu’il est important de libéraliser et que le combat en valait la peine. Aujourd’hui on vient raconter sa vie avec les T-shirt quelques billets de banque, quelques sacs de riz…on ne convainc pas les citoyens de cette manière.

Maître, avec vous, nous allons maintenant faire un diagnostic froid du système judiciaire camerounais. En tant qu’expert en droit, si on vous demandait de donner en quelques mots ses caractéristiques, comment le feriez-vous ?

C’est un système judiciaire qui est très mal en point. Il est très mal en point parce que c’est un système qui manque de moyens. La justice camerounaise n’a pas de moyens. Regardez comment nos palais de justice sont, on les construit avec du matériau provisoire qui s’effrite avec l’usure du temps. Les conditions de travail des magistrats sont calamiteuses. Je suis entré l’autre jour dans le bureau d’un juge d’instruction à Yaoundé. C’est lamentable.

Or, il instruit les plus gros dossiers de l’opération Epervier, son bureau fait à peine 4m/4. Ce n’est pas tout, pendant des audiences, il faut les voir courir d’audience en audience. Le matin c’est la conciliation, à midi ils font je ne sais pas quoi… ce n’est pas possible, il y a à peine huit cents (800) magistrats au Cameroun pour une population de 21 millions d’habitants, c’est inadmissible ! Quelle justice peut se rendre dans ces conditions-là ? Chaque magistrat vient à l’audience avec quarante, cinquante, soixante dossiers, je suis désolé, il n’est pas omniscient !

Quand vous allez au Gabon ou au Sénégal, le magistrat quand il vient à l’audience criminelle, il a un seul dossier. Il ouvre la session et il la termine par la décision. Ici, le gars se pointe avec cent vingt dossiers, on s’attend à quoi ? Ce sont des « renvois » à n’en plus finir. Comment voulez-vous que ça marche ? L’accès à la justice dans notre pays pose problème. Un exemple, si un camion vient détruire votre maison, vous identifiez le coupable et la justice camerounaise vous dit de déposer d’abord 6% de la demande à la caisse, vous le prendrez où ? La justice qui est le cœur de l’Etat de droit quand elle ne marche pas, rien ne peut marcher.

En son état donc, ça veut dire que la notion d’Etat de droit peut être remise en cause ?

Ce n’est pas ça le problème. Le problème vient du fait qu’on a expliqué aux Camerounais que l’article premier de l’Etat de droit c’est d’abord la justice. C’est le seul point où on doit tous pouvoir être d’accord. Il faut que le Camerounais accepte que dans le budget de l’Etat, qu’on multiplie les moyens pour faire en sorte que la justice soit véritablement ce troisième pouvoir que les deux autres respectent. On a fait des efforts au niveau de la Cour suprême, mais c’est encore insuffisant. Il faut que les juges soient de véritables commis de l’Etat chargés de rendre la justice, chargés d’une œuvre sacerdotale.

Et qu’ils soient reconnus ainsi par les citoyens et respectés pour ce qu’ils sont. Cela a un coût. C’est comme la démocratie a un coût. Vous ne pouvez pas faire un système judiciaire performant si vous n’y mettez pas les moyens. Vous avez vu aux Etats-Unis, avec l’affaire Dsk. Qui peut imaginer le fonctionnaire le mieux payé au monde, arrêté par un policier qui touche mille fois moins, sans que personne ne lève le petit doigt. Est-ce possible ici au Cameroun ? Dès que vous dénoncez une situation, le lendemain on prend les instruments de l’Etat pour démentir et dire que vous racontez des histoires. Pourtant, l’humilité eut commandé que lorsqu’une telle question se pose qu’on donne des réponses simples. Est-ce que c’est vrai ou faux ? Non, on fait dans du sophisme, la méthode n’est pas conforme aux canons. De quels canons parle-t-on et qui les établis, si ce ne sont les hommes.

Tout à l’heure vous avez fait allusion à l’opération Epervier. Elle est de plus en plus décriée comme étant un piège politique et n’ayant rien à voir avec la corruption. Quelle est votre point de vue de juriste et non d’avocat ?

Dire que cette opération n’a rien à voir avec la corruption, est une contrevérité. Ce qui préside à la volonté de mettre un terme à la prévarication des biens publics, c’est la corruption et le détournement des deniers publics. Point barre. Maintenant, que ceux qu’on prend ou que les motifs qui légitiment leurs arrestations soient d’autres motifs est une autre paire de manches. La question fondamentale est de savoir si les dénonciations sont fondées ou pas. C’est le débat. Qu’on dise qu’il y a une poursuite à géométrie variable, moi j’en sais rien. Mais je note que les chiffres me donnent le tournis.

Vous entendez des chiffres et vous vous demandez si on est encore au Cameroun. Il y en a qui sont poursuivis pour avoir distrait 130 milliards, ils ont fait comment ? Que l’on m’explique comment on peut voler 130 milliards d’un budget de l’Etat. Cette somme dépasse de loin le budget du ministère de la Justice. Comment voulez-vous que ceux qui voient ça ne soient fous eux-mêmes. Vous êtes dans un pays où un bonhomme a quarante titres fonciers, il fait comment ? Il a cent cinquante voitures, il fait comment ? Quelqu’un vous dit qu’il a 400 jours de frais de mission l’an, il faut qu’on m’explique comment, alors que l’année en au plus 366. Le principe qui fonde cette action doit être salué car ça renvoie à un concept qui est lié à l’éthique et à la morale publique. C’est de cela dont il s’agit. Quand le président de la République dit « arrêtez », ils font semblant de l’écouter mais au fond ils s’en fichent éperdument. Et quand il est ulcéré, et donne le feu vert pour que ces opérations soient enclenchées et poursuivies, on dit qu’il est méchant.

Mais les Camerounais l’ont élu pour ça. Pour veiller à ce que l’intérêt général soit privilégié au détriment de l’intérêt personnel. Quand vous voyez la pyramide des richesses au Cameroun, en haut vous avez 3% qui contrôlent 60à 70% de la fortune camerounaise. Est-ce normal ? Est-ce normal que les fonctionnaires soient plus riches que les hommes d’affaires ? A partir de ce moment-là, tout est possible. Tout est devenu marchand. Tout ! Les diplômes se négocient, l’entrée aux grandes écoles se négocie, l’inscription à l’Université et les examens se négocient. Et celui qui ne marche pas est bloqué. Même la morale est devenue marchande. Des personnes s’achètent des certificats de bonne conduite, on l’a vu avec le phénomène « des feymen » qui passaient pour des grands Messieurs. Mêmes les sentiments sont devenus marchands, on ne sait pas pourquoi untel a épousé une telle. L’intérêt a pris le pas sur la passion, sur l’intelligence et l’éthique.

Selon certains de vos confrères, cette opération connaît deux faiblesses : les arrestations pré-enquêtes en violation du code de procédure pénale et le non-respect des textes Ohada qui régissent les entreprises. Quelle est votre analyse ?

Je pense que ce qu’on appelle « opération Epervier » est critiquable sur le plan technique à plusieurs égards. D’abord sur les méthodes d’enquête où on a souvent confondu dénonciation et culpabilité. Il faut faire attention, car ce n’est pas parce que le Contrôle supérieur de l’Etat dénonce des fautes de gestion qu’il y a forcément infractions pénales. De ce côté, il y a des choses à revoir.

On a confondu enquête administrative et enquête judiciaire et on a confondu dénonciations et atteintes aux libertés individuelles. Je suis partisan d’un système pénal où, tant qu’une condamnation rendue par une Cour d’appel n’est pas définitive, s’agissant d’infractions qui portent sur des questions matérielles, et financières que la personne puisse se défendre en comparution libre. L’Etat a tous les moyens d’éviter que les gens ne fuient. Pour ce faire, il faut respecter les procédures et respecter les formes. Car comme le disait le Pr Moutoulzky, même si « la forme n’est rien, rien n’est sans la forme ».

Il faut le respect des procédures. Le peuple est sans sentiment en général, même le peuple camerounais considère que le maintien en détention n’est pas forcément une bonne chose dans un Etat de droit. Les prévenus doivent bénéficier de la présomption d’innocence jusqu’à ce que leur culpabilité soit établie. La détention provisoire doit être l’exception, la liberté doit être la règle. Or le sentiment qu’on a et l’une des critiques que je fais au code de procédure pénale, c’est que dans le domaine criminelle, il y’a pratiquement une interdiction de mettre les gens en liberté provisoire en attendant qu’on les juge, ce qui porte atteinte à la présomption d’innocence. Le respect et la puissance d’un Etat sont d’autant plus forts qu’il est le premier à respecter les libertés fondamentales. Et cela n’arrive pas qu’aux autres.

Qui pouvait penser qu’aujourd’hui trois anciens secrétaires généraux de la présidence seraient sous mandat de dépôt? Ils découvrent les situations dans nos prisons délabrées, les conditions de détention inhumaines. Ils ont pourtant été aux affaires. N’oublions pas qu’un jour on peut se retrouver là-bas. Ce qui nous différencie de ces gens, c’est le passage à l’acte, c’est la faiblesse devant l’argent et le pouvoir qui les y amène. On en revient à la question de l’éthique et de la morale. On sait comment détourner l’argent de l’Etat. Le débat sur la question liée à l’Ohada n’est pas pertinent, selon moi. Ce n’est pas parce qu’une société est régie par le droit Ohada que la souveraineté du Cameroun sur son droit pénal disparaît. Le fait que l’Etat ait mis de l’argent dans une société qui est gérée selon les modes de droit privé et que cet argent soit détourné que l’on ne parlera pas de détournement de deniers publics.

Je ne suis pas d’accord avec ce débat, aussi avec les auteurs du nouveau code pénale qui veulent transformer tout en denier public. Il faut revenir à une conception plus classique de la question. Il faut revenir à une réflexion conforme à l’infraction, parce que protéger les deniers publics, c’est d’abord respecter les principes de la comptabilité publique qui sépare l’ordonnateur du comptable. Quand on dit qu’on a retrouvé un milliard dans le bureau d’un ordonnateur, que fait cette somme dans son bureau ? On dit que c’est pour les frais de missions, mais l’ordonnateur n’a pas besoin d’avoir l’argent cash. Par conséquent respectons cette règle simple, comptable public d’un côté, ordonnateur de l’autre. Et l’ordonnateur ne peut dépenser que l’argent qu’il a sur sa ligne budgétaire. Quand vous mettez la tentation à l’intérieur du système ne vous étonnez pas qu’il y’en a qui traverse la ligne rouge. Ce n’est pas seulement dans la gestion publique qu’on le voit, même dans les associations de tontine. Quand il y’a un détournement dans une tontine c’est le trésorier et le président. Ce parce qu’il y a confusion entre les deux.

Parlant de la nouvelle ère pluraliste de 1990 vous avez été parmi les premiers avocats à porter la cause des journalistes, mais on a l’impression aujourd’hui que vous attendez plutôt une sollicitation. Qu’est-ce qui a fondamentalement changé ?

La liberté de la presse est une liberté sans laquelle les autres, mêmes les plus essentielles ne peuvent survivre dans un Etat. Il fallait dans les années 1985 montrer en quoi cette liberté est essentielle. Il y avait très peu de journalistes audacieux et qui faisaient très bien leur travail d’information, d’investigation et de dénonciation. A l’époque, la loi était très dure avant 1990. Chaque matin, dans tous les parquets du Cameroun, tous les journaux qui étaient publiés dans les ressorts territoriaux du parquet y déposaient leurs morasses. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y’avait le principe de l’autorisation préalable, c’est-à-dire qu’avant que vous ne publiez votre journal on pouvait vous censurer, ce qu’on appelait la censure administrative qui, en réalité, était une censure politique.

Ce n’est pas parce que vous disiez des choses fausses, mais parce que vous disiez des choses qui ne plaisaient pas, qu’on vous interdisait de publier. Les journalistes étaient persécutés à l’époque. Raison pour laquelle quelques confrères et moi avions choisi de défendre cette liberté qui nous paraissait être une liberté fondamentale. Ces journaux n’avaient rien, ils se battaient pour avoir 150 mille Fcfa pour aller à l’imprimerie parce que c’était des mensuels et des bihebdomadaires. Ils s’investissaient dans leurs boulots. Après les évènements de 1985-1990, il y a eu les lois sur les libertés de 1990. Le secteur s’est démocratisé, il y a une floraison de journaux aujourd’hui au Cameroun. Il y a plein de radios et de chaines de télévision, donc il y a un marché de l’information et de la communication qui s’est crée sur la base de ces combats menés parfois au détriment de nos propres vies pour que le Camerounais soit informé sur ce qui se passe chez lui.

Ce marché est un espace économique. Aujourd’hui nous avons le sentiment que les dirigeants de ces sociétés ne l’ont pas compris. Ils doivent intégrer le juridique et la défense dans leur gouvernance. C’est la même critique que je fais souvent à l’Etat du Cameroun qui considère que puisque c’est l’Etat qui organise la justice, il n’a pas besoin d’avocat pour se défendre lorsqu’il est en conflit soit avec d’autres Etats soit avec d’autres sociétés. On dit que le procureur est un fonctionnaire, comme le magistrat est un fonctionnaire, vous allez défendre le Cameroun sans rien ? C’est une vue complètement hérétique de la justice et les médias aujourd’hui fonctionnent pareillement.

Il me souvient que dans les années 1980-1990, Njawé, Tchounkeu, Moussala entre autres venaient au cabinet pour me faire lire notamment les dossiers d’enquêtes pour vérifier qu’ils ne risqueraient pas d’être poursuivis. Quand vous allez en Angleterre, à la Bbc pendant une interview, il y a dans une salle des avocats de la chaine qui écoute l’interview et ont la possibilité de couper les phrases qui pourraient faire engager la responsabilité de la chaine. Ce n’est pas de la censure, c’est de la prévention. Quand vous dites à un journaliste aujourd’hui de vous montrer son enquête, il refuse. Et il veut que quand il sera poursuivi, qu’un avocat se lève comme hier gratuitement pour le défendre…Non.

Nous nous sommes investis lorsque cette question de la liberté de l’information n’était pas quelque chose de partagé par les Camerounais. Aujourd’hui elle est partagée. Vous avez des journaux d’information, de formation, d’investigation et une catégorie que j’appelle presse de dénonciation. Quand vous transformez votre journal en une arène de tire au flanc, il faut en assumer la responsabilité. Vous ne pouvez pas demander à un ami de venir vous défendre alors qu’au moment où vous publiez votre article vous saviez parfaitement que vous diffamiez et portiez atteinte aux libertés fondamentales.

La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Il n’y a pas de volonté de ne plus faire. L’année 1990 a correspondu à une période de rupture entre l’Etat post-colonial et le nouvel Etat démocratique camerounais en construction. Et ceux qui se sont investis à ce combat le firent par passion, il n’y avait pas un intérêt mercantile derrière. Une fois que le marché est ouvert chacun est revenu à ses activités. C’est comme on nous reproche de ne pas avoir créé les partis politiques, mais ce n’était pas notre rôle. Nous voulions que les libertés soient garanties, respectées dans notre pays.

Si je comprends bien, c’est parce que le marché s’est ouvert que vous ne pouvez plus assister gratuitement les journalistes?

Ce n’est pas une affaire de gratuité. Voyez-vous, il y a de nouveaux défenseurs des libertés qui se sont improvisés. Si vous ne sollicitez pas les gens, vous ne voulez quand même pas que j’aille faire le tour des rédactions pour proposer des séminaires sur la responsabilité des journalistes ? Je pense que tout dirigeant d’entreprise de presse aujourd’hui doit pouvoir par an prévoir dans son budget deux ou trois séminaires pour mettre à jour les nouvelles techniques d’enquêtes pour montrer quelles sont les limites juridiques et judiciaires d’un reportage ou d’une enquête.

Il n’appartient pas à l’avocat que je suis d’aller susciter des séminaires. Quand je suis invité soit par le ministre de la Communication pour plancher sur un thème, j’y vais. C’est la même chose pour l’Administration territoriale…mais je ne vais pas y passer ma vie, ce n’est pas mon travail. Nous avons secoué le cocotier, les fruits sont tombés, arrangeons-les afin que le pays aille mieux. Et puis, que chacun respecte le métier de l’autre. Encore une fois, plusieurs ont pensé que pendant les années 90, on faisait de la politique, je dis non. Nous défendions les libertés essentielles sans lesquelles il n’y pas d’Etat de droit. Une fois que l’Etat l’a accepté, chacun est rentré dans son métier pour continuer à préserver ces acquis-là. Ceux qui veulent faire de la politique leur métier, savent comment faire. Le problème c’est qu’il y a trop de confusion chez nous.

Avez-vous l’impression que vos actions ont eu de l’impact, si oui, pouvez-vous en donner quelques indicateurs ?

Je crois qu’il faut être de mauvaise foi pour dire le mouvement citoyen des années 90 n’a pas porté. Il a porté, la preuve cela a abouti à la création de la fameuse commission des libertés avec Me Doualla Moutomè, Joseph Owona, Kontchou Kouomegne…qui a été à la base des lois de 1990. Si vous regardez bien, tous les ordres nationaux bénéficient aujourd’hui de cette loi, y compris le barreau du Cameroun. C’était un mouvement institutionnel fort.

La reconnaissance du fait que des citoyens peuvent se regrouper en partis politiques ou en associations est un acquis sur lequel personne ne reviendra plus. Le principe de la responsabilité de l’Etat dans la gestion des affaires publiques est également admis. Si vous regardez le nombre de condamnations que l’Etat ramasse en chambre administrative ou à la Cour suprême dans les contrats non exécutés…tout cela était inimaginable avant les années 1990. L’image même du Cameroun à l’international n’est plus celle d’une dictature féroce qui arrête, torture et emprisonne simplement parce qu’on a le pouvoir de le faire. Il y a encore c’est vrai, quelques réminiscences avec certains administrateurs civils qui continuent de croire qu’ils sont encore en 1960. Mais à 95% le jeu démocratique se fait.

Il y a cinq ans, un incident comme celui de ce membre d’Elecam qui s’est retrouvé en conflit d’intérêts aurait pu être réglé en moins de soixante douze heures. C’est inimaginable. Ça veut dire qu’il y a une conscience publique qui est en train de se former et qui se met en place. Ça veut dire qu’on ne peut plus faire n’importe quoi avec l’Etat. Ça veut dire qu’on ne peut plus faire n’importe quoi avec le citoyen, ça veut dire que le droit à l’indignation s’est installé. On ne s’indigne pas seulement parce qu’on a été touché mais on s’indigne parce que l’autre a été touché. Le combat de l’heure est civique. Le civisme dans tous les domaines.

A présent, c’est au citoyen intellectuel qu’on s’adresse. Comment voyez-vous la situation politique du Cameroun à ce jour ?

La situation politique au Cameroun est calme. Mais comme je dis souvent et tout le monde en parle, la paix n’est pas une absence de guerre. Ce n’est pas parce qu’il y a pas la guerre qu’il y a la paix. La paix est une quête qui se construit tous les jours. Parce que les violences sociales qu’on observe tous les jours ne font que s’accumuler. L’ascenseur social est cassé.

Aujourd’hui la méritocratie n’existe plus. J’ai vu comment on a retoqué pas mal de dossiers dans l’opération de recrutement des 25.000 jeunes. Pourquoi ? Parce que les critères de sélection ne sont jamais clairs. On fabrique les critères en fonction des gens qu’on veut recruter. Quand vous prenez les entreprises y compris les entreprises de presse, si vous considérez les noms, vous serez frappé par leur parenté. Lorsque vous prenez la liste des gens qui sont admis à l’Enam, vous êtes frappé par l’origine de ces personnes. Une particularité dans cette école d’élites ( ?), c’est que depuis quelques années et eu égard à la course à l’enrichissement facile, les Régies financières constituent la filière la plus convoitée.

Quand vous prenez les noms des postulants à l’agrégation, vous vous rendrez compte que plusieurs le font contre l’avis de leurs institutions universitaires. Quand vous prenez la santé, vous réalisez qu’elle n’est pas égalitaire. Regardez tout le scandale qu’il y a eu autour des moustiquaires imprégnées pourtant financées par un organisme international mais que cela soit devenu un objet de commerce. Est-ce normal ? L’accès aux médicaments malgré les génériques employés partout dans le monde, reste un serpent de mer. Quand vous voyez l’arrogance de ceux qui sont détenteurs du pouvoir de gouvernance, tout ceci forme un ensemble de violences sociales qui fatiguent les gens et qu’on ne voit pas.

Considérez comment l’Etat traite nos enseignants, ceux qui ont la charge d’éduquer nos enfants. Des évêques et autres pasteurs sont des hommes d’affaires préoccupés par la matière au détriment de nos âmes. Il est vrai que je n’ai pas de doute sur la pérennité de l’Etat du Cameroun, mais mes doutes portent sur l’articulation des relations sociales qui se détériorent et se déchirent. C’est tout ça qui fait croire que c’est calme, mais la marmite qui boue à un moment donné, explose. Il ne faut pas interpréter l’inertie et le silence de ceux qui souffrent comme étant l’expression de la paix.

En homme éclairé, pouvez-vous nous confirmer que le retour du multipartisme en 1990 ait permis à ce jour l’encrage du processus démocratique ?

C’est inéluctable. C’est parce que les gens sont pressés. Les nouveaux hommes politiques sont trop pressés. Malheureusement, ils n’ont pas une culture politique. Le plus grave c’est que les Camerounais ne croient plus ni aux hommes politiques ni aux structures politiques. Tout cela est un bon fromage, on est là pour se le partager. Ce que je dis vaut aussi bien pour la majorité présidentielle que pour l’opposition. Beaucoup y vont non pour servir l’Etat mais pour se servir.

Il est admis dans la classe politique camerounaise notamment dans l’opposition que l’échec de la politique du Renouveau est le fait exclusif du président Biya. Quel est votre avis ?

Je pense que tous les jugements hâtifs et définitifs ne sont jamais vrais. La vérité est ailleurs. Nous sommes tous responsables de l’état de notre pays. Dire que c’est la faute d’un seul individu, c’est de la facilité. On a dit ça pour Ahidjo, qu’il était un dictateur sanglant…s’il part ça va s’arranger. Ahidjo est parti le système est resté. C’est un problème systémique, ce n’est pas une question d’individu. Nous devons avoir le courage de reconnaître qu’il y a une nécessité de réformer notre Etat. Réformer l’Etat ne veut pas dire c’est X ou Y. Ecoutez, si on vous nomme directeur général de la Crtv avec le même mode de fonctionnement de cette entreprise, vous ne ferez pas mieux qu’Amadou Vamoulké. Parce ce que les forces d’inertie sont là.

Quand je parle de projets, il y en a mille, mais il n’y a pas de contrôles. On affecte des tâches aux gens sans contrôle. Quel sera le résultat ? Si chaque responsable d’entreprise publique, chaque ministre avait une feuille de route à trois ou six mois, et savait qu’après ces six mois il y aura évaluation et ensuite des sanctions, le résultat ne serait pas le même. Vous vous regroupez dans une chambre pour dire la faute revient à untel. Qu’en est-il de vous-même ? J’ai vu comment les membres des partis politiques se disputaient les 30 millions de la campagne électorale. C’est un comportement récurrent qui n’est pas lié à X ou à Y.

Le désamour qu’il y a eu entre 1990 et 2011 vis-à-vis du Sdf est lié à cela. Les populations ont vu les mêmes modèles de gouvernance, les mêmes intolérances vis-à-vis des intelligences exprimées. C’est la faute à tous les Camerounais. Il faut se souvenir que les peuples n’ont que des dirigeants qu’ils méritent. Chacun doit s’investir chaque jour pour que ça change. Les grandes réalisations sont des conducteurs de projets mais s’il n’y a pas de contrôle et des sanctions, nous reviendrons à la case départ sept ans plus tard.

Nous allons rester dans le concept système. Nous avons souvenance qu’à une époque vous divisiez la classe intellectuelle en trois : les collaborateurs organiques, les dissidents réformistes ou révolutionnaires et les indifférents. A-t-il évolué ce classement et où vous trouve-t-on ?

Je crois qu’il a beaucoup évolué parce que les organiques à l’époque c’était quand même des organiques (rires). Des apparatchiks comme mon ami Mono Ndjana qui a dit une phrase qui me laisse encore pantois : « l’Etat c’est moi !». Quelle prétention !!! Vous vous souvenez ? Evidemment nous considérions comme faisant partie de la seconde catégorie par le verbe simplement. Nous n’avions que la parole.

La troisième catégorie, on les connaît. Ils ne prennent jamais de coups, mais ils sont toujours là au bon moment. Il y a eu des transfuges, des transhumances. Vous en avez qui sont partis de l’appareil vers l’opposition et des gens qui sont partis de l’opposition vers l’appareil. Ce sont des phénomènes normaux. Ces catégorisations ne sont jamais figées, elles évoluent et sont le reflet d’une observation de la pratique sociale à un moment donné.

Ceux qui pensent qu’il faut faire la révolution armée aujourd’hui comme Milla Assouté l’envisage, sont complètement déconnectés de la réalité car pour avoir un tel projet, il faut tenir compte de la situation géopolitique qui rend impossible toute incursion armée au Cameroun. C’est le plus dur visiblement. Même l’Etat a évolué, il n’est plus insensible aux dénonciations de ces violences sociales. Mais ça a évolué même s’il y a toujours des intellectuels organiques.

Concrètement où vous situez-vous ?

Mon parcours personnel démontre bien que je fais partie de la société civile. Ce n’est pas faute d’avoir eu des appels du pied pour rentrer dans les structures d’embrigadement. Ce sont des choix. Moi j’aime bien m’exprimer sur tout. Dire quand les choses vont bien et dénoncer quand ça ne va ? J’aime cette liberté d’expression qui fait en sorte que parfois ça passe. Je suis mieux placé en tant qu’avocat pour savoir que les situations claires sont dénoncées, il y a des retours et il y a des réactions. Je suis mieux placé lorsqu’on embrigade des gens à tort et que vous tombez sur un juge qui a encore la conscience d’être l’arbitre…

Je prends l’exemple de cette affaire de l’opération Epervier où il y a eu des acquittements. Je fais allusion à l’affaire du Dr Mbangue dans la gestion des fonds Sida, j’ai vu des juges scandalisés par ce qu’ils entendaient et leurs mains n’ont pas tremblé malgré les pressions. J’ai noté avec beaucoup de bonheur que le procureur général n’a pas formé pouvoi dans cette affaire. Il a dû expliquer à son ministre que ces gars n’avaient rien fait. Mais pour en arriver là, ils ont dû passer cinq années de leur vie en prison. Est-ce normal ? Ce sont ces petites avancées qui passent incognito. C’est donc ça ma quête à moi, ma quête de justice et de liberté et de défenseur de droits y compris celui de l’Etat parce que sans Etat il n’y a pas de société et trop d’Etat tue la liberté. Je considère toujours que la construction du pays n’est pas la seule affaire de certains autodéterminés ou autodéterminant. L’amour de la patrie n’appartient à personne. Nul n’a pas le monopole du bonheur de l’intérêt général. Voilà ma démarche à moi.

En tant qu’intellectuel africain, comment avez-vous vécu la crise ivoirienne et le printemps arabe qui a eu pour point culminant en Afrique, la mort, le 20 octobre, de Kadhafi ?

Je l’ai vécu très mal. Je ne veux pas nager dans le courant des vainqueurs. Je considère que ces pays étaient déstabilisés en majeure partie d’une main exogène. Je regrette l’attitude de l’Union africaine et mon ami Jean Ping disait encore à Yaoundé « que pouvions-nous faire ». Mais la parole, la parole pardi ! L’histoire jugera ce qui s’est passé. On a pensé qu’en déstabilisant les systèmes en place en Egypte, Syrie,

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