Lutte contre Boko Haram. Cameroun: Comment on enterre les présumés Boko Haram

  • Jean-René Meva'a Amougou | Integration |
  • Publié : Lundi le 19 Décembre 2016 08:58:18 |
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  • Société |

L'inhumation des membres de la secte nigériane est à l'image de leurs actes, «avec ce qu'il faut d'épices ».

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«Quand on a semé la mort, les vivants ne sauraient implorer le ciel pour vous !» On peut écouter des dizaines de fois cette phrase de Cheihk Aladji Madraï, l'imam d'Afadé, qu'on l'aurait écrite et la coller sur un mur, la fixer pendant des heures et n'avoir ni réponse ni espoir d'en obtenir jamais le sens. Du moins peut-on se dire encore, de temps en temps, dans cette localité située à un jet de pierre du Nigéria, la mort est une borne au pied de laquelle les vivants font le bilan d'une vie. Ce 17 novembre 2016, le décès de Madraï Adamou, un jeune d'à peine 16 ans, éclaire d'un pinceau lumineux toute sa trajectoire aux côtés de Boko Haram. «C'était mon fils, marmonne Cheihk Aladji Madraï.

Il avait fui la maison pour rejoindre les tueurs. Je ne sais combien de personnes il a tué. Pour cela, je ne dis aucune prière pour lui. On ne prie pas Sheitan (Satan en arabe) ! D'ailleurs, il m'avait traité de mécréant». Au milieu d'une foule mineure, le prélat reprend fugacement le mot : «Sheïtan !» Lézardant en tous sens la dépouille de son «fils», il construit un récit qui prédit le sort réservé à tout Boko Haram tué par l'armée ou le comité de vigilance local.

«Tous les enfants d'ici transformés en Boko Haram n'ont droit à aucune prière. Pas de toilette mortuaire ! Rien ! Le sang terroriste est terrorisant !», tonne-t-il en écho d'une expression proverbiale très connue ici. «Bien qu'il soit rouge, le sang du serpent reste celui du serpent», apprend-on. Enroulée dans une peau de vache fraîche, la dépouille de Madraï Adamou attire les mouches par escouades. La petite foule est furieuse. Furieuse de cet héritage dont elle ne veut pour rien au monde. Unis par la conjoncture du deuil et surtout d'une cérémonie en urgence, deux hommes, transformés en croque-mort joyeux, poussent des pieds les restes de Madraï Adamou. Direction, le pied de la montagne pour incinération.

Raison: «Nos mains ne doivent pas s'enrober de la malchance d'un corps calamiteux», avise l'un d'eux. Plus loin, il nous informe que c'est un rituel qui permet d'éviter la transformation de la tombe du jeune homme en lieu de pèlerinage pour les autres Boko Haram. La scène dure moins d'une demie heure. Elle souligne subtilement des traits de visages qui ne se laissent pas engloutir par le chagrin. Dans les gestes de la mère du disparu se dessine une autre trajectoire, plus impitoyable, retraçant la disparition progressive de son «fils», jusqu'à son extinction. Tout le monde est d'accord avec elle. On le lui prouve d'ailleurs par des applaudissements très nourris.


«No pity»
La vie à Afadé peut continuer. Parmi les thèmes qui meublent les conversations, figure celui de l'impossible pardon à l'endroit des terroristes. «Bien avant Madraï Adamou, relate un jeune, l'armée avait abattu trois gars d'ici. C'était tard dans la nuit lorsque les Boko Haram ont attaqué. Le matin, nous les avons tous reconnus et ils ont subi le même sort. Pour ces cas, nous ne nous affligeons pas de leur humanité. Pas de pitié pour tous les Boko Haram même s'ils sont nos camarades d'enfance». Au détour d'une série de phrases saccadées et désordonnées, on apprend tout sur la carrière terroriste de Madraï Adamou. «Un jeune. Il est venu ici une nuit. Tuer son frère. Avec couteau. Masqué. Prendre le sang de son frère. Boire. Devant son père. Dans le noir. On connaît sa voix. Après prier deux minutes.

Les autres Boko Haram sont venus. Porter les fusils. Partis. Prononcer mot arabe jihad». Triste, cette histoire a enlisé les populations dans l'émoi. «Elle a extirpé les cœurs de leur addiction pour la pitié», lâche Ousmane, le muezzin d'Afadé. Dans cette localité et ses environs, les rancœurs sont d'une telle ampleur que personne ne s'attarde sur les conditions d'inhumation des terroristes tués. «Partout dans l'Extrême-nord, on enterre à chaud, sous l'aiguillon des actes perpétrés par les défunts. C'est un pacte commun qui ne peut être défoncé par qui ou quoi que ce soit», avance Zenabou Damsa, professeur de langues à la retraite à Kidimatari. Magistral dans le verbe, il décrit une scène d'enterrement vécue en octobre 2015. «C'était un homme qui avait mis sa foi sous la tutelle débile de Boko Haram.

De son vivant, il avait enrichi toute la zone de trafics multiples et de rapts d'otages à la barbaresque. Il servait de guide aux autres ici à Kidimatari avant de se heurter mortellement aux flèches empoisonnées du comité de vigilance. Son corps traîné sur la place publique a réveillé l'aversion des populations pour la pitié et le pardon. Juste un trou au milieu de grosses pierres et on l'a jeté comme un paria». La question est ancienne. Dans les zones du Bassin du Lac Tchad, l'enterrement d'un individu reconnu comme traître est interdit. Depuis des lustres, le lamido (chef traditionnel) exige que le «cadavre du coupable soit porté à un carrefour en dehors des limites de la cité et lapidé par les magistrats. Puis ceux-ci devront le porter hors des frontières du territoire et l'abandonner sans sépulture conformément à la loi».

Apatride
Un autre aspect de son argumentaire insiste sur le droit. Du moins, celui qui est en vigueur dans les pays attaqués par Boko Haram. La sentence de l'enseignant émérite est rude: «Le corps mort du djihadiste n'a pas de statut dans le droit international. Son corps ou les restes de son corps ne relèvent pas de la diplomatie entre Etats, car de quel Etat pourrait-il s'agir : celui de sa nationalité, de sa citoyenneté, ou celui où il commet son attaque-suicide ? Le caractère global de l'action du djihadiste défie les Etats dans leur conception de la guerre et de la justice. Or enterrer ce corps conduit à l'associer à un pays, à des lois. A un Etat. Qui plus est, ces corps sont rarement réclamés». D'emblée, on tombe sur le sort réservé aux Boko Haram tués mais non identifiés par les communautés locales. «Pour ceux-là, renseigne Zenabou Damsa, aucune cérémonie, aucune glorification de la part de leur famille ou de leur communauté ne fait généralement suite à leur décès. Ni de la part de leur Etat d'origine. C'est surtout le silence, le secret ou la censure qui règnent autour de ces corps morts». Il cite l'exemple d'août 2015 à Ndjamena où dix membres présumés du groupe islamiste Boko Haram avaient été fusillés. Ils avaient été arrêtés après le double attentat-suicide perpétré en juin contre le commissariat central et l'école de police de Ndjamena. Ces attentats avaient fait 38 morts, dont les trois kamikazes, et 101 blessés. «Le peloton de la gendarmerie tchadienne qui avait procédé à l'exécution ne s'était pas ennuyé de dispositions diplomatiques. Ce qu'on sait c'est que la fusillade avait eu lieu dans un endroit tenu secret, probablement sur une plaine au nord de la capitale».

Représentations
Bien que n'expliquant pas tout, la pratique illustre le refus des communautés de laisser quelque trace que ce soit des Boko Haram sur terre. En effet, le corps sans vie confié à un endroit aride dit bien la détermination des uns et des autres à le faire disparaître, mais aussi à l'arracher à sa communauté, à sa nation. Il s'agit, aussi, de ne pas créer un lieu de sanctuaire et de pèlerinage. Selon des témoignages, chaque contrée agit ou réagit en fonction de sa représentation de cet ennemi particulier qu'est le terroriste, qui est aussi considéré comme un criminel, et de sa volonté d'afficher ou non une stratégie quant au traitement de ces corps. Dans le flot de propos glanés dans la bande frontalière Cameroun-Nigéria, tous surfent sur «un traitement de fer» sur les morts de Boko Haram. «Ah sur ceux-là, s'exclame le lamido d'Afadé, nous appliquons un traitement à leur image, avec ce qu'il faut d'épices».
 

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